—Non... non... tu as bien fait, dit Pierre en poussant un gros soupir. Quoique ça, c’est bien dommage de ne point danser.
Au point du jour, je me rends chez Bernard. On ne m’attendait pas sitôt; mais on est levé, car on n’a point dormi. On me reçoit en souriant: le bonheur que lui promet ce jour se peint déjà dans tous les traits de Manette. Je ne sais comment lui annoncer la nouvelle... Elle me voit embarrassé, elle me questionne. Je lui donne à lire la lettre que j’ai reçue de Lucile.
Bonne Manette! en lisant, ses traits expriment toute la part qu’elle prend aux infortunes de ma bienfaitrice. A peine elle a fini de lire, et elle court à moi en s’écriant:
—Mon ami, plus de noce, plus de bal... Elles sont malheureuses... elles ont besoin de tes secours; ah! tous les plaisirs que nous aurions goûtés ne valent pas celui que tu éprouveras à leur être utile.
—Chère Manette!... j’avais déjà agi en conséquence... et je n’osais te l’apprendre.
—Tu n’osais!...
—Je craignais de te contrarier.
—Ah! mon ami! mon cœur n’est-il pas de moitié dans tout ce que tu fais? Ta main, ton amour, et je suis si heureuse!... que me faut-il de plus?... Car cet événement n’empêchera pas notre mariage, n’est-ce pas, mon ami?
—Non, sans doute; aujourd’hui même tu seras à moi... Nous serons heureux; j’ai la certitude que mon talent suffira à nos besoins... mais tant qu’elles seront dans la peine, nous ne pourrons aller en Savoie. Si je m’éloigne, si je les laisse seules ici, qui veillera sur elles... qui connaîtra leur situation?
—Nous resterons, mon ami; ton logement nous suffira... J’ai de l’ordre, de l’économie; je puis travailler aussi, moi; j’ai été élevée à cela... Tu verras, André, que le bonheur peut tenir lieu de richesse.