—Oui, j’ai voulu voir André... il y a si longtemps... que je n’avais eu ce plaisir!...

Je reste immobile devant elle; je ne puis décrire ce qui se passe en moi; je tremble, je ne puis parler, j’éprouve un mélange de plaisir et de peine; mais c’est ce dernier sentiment qui semble l’emporter.

Je balbutie:—Madame... Ce nom a de la peine à sortir de mes lèvres.—C’est ton amie, ta sœur! se hâte de dire madame la comtesse en appuyant sur ce mot. Adolphine, donne ta main à André.

Je m’avance vers elle et prends sa main, qu’elle me tend en détournant les yeux. J’ai cru y voir des larmes, et cette main, que je baise avec respect, tremble et brûle dans la mienne.

Ce moment est pénible pour mon cœur; ma bienfaitrice, qui s’aperçoit de notre embarras, se hâte de me parler de ma mère, de Bernard, de mes anciens amis.

Je conte à madame la comtesse ce que j’ai fait pour ma mère, et cela paraît lui causer le plus grand plaisir.—Tu es aussi bon fils, me dit-elle, qu’ami sincère et dévoué.

Je ne dis pas à ces dames que je vais me marier; ma bienfaitrice consentirait plus difficilement à accepter mes secours.

Adolphine parle peu; sa tristesse me fait mal; elle me regarde quelquefois; mais dès que je porte mes yeux sur elle, les siens se baissent vers la terre, et je ne sais quel trouble semble l’agiter. Ma présence lui rappelle les beaux jours de son enfance; sans doute elle fait maintenant de tristes comparaisons, et voilà ce qui cause sa peine.

Mais mon cœur ne peut oublier Manette et le bonheur qui m’attend. L’heure est venue de me rendre chez Bernard. Je prends congé de madame la comtesse; je lui demande la permission de venir la voir quelquefois. André! me dit-elle, tu es notre unique ami; ta présence sera désormais notre seul plaisir. Si la calomnie ose verser sur nous ses poisons, nos âmes sont pures, et nous devons nous montrer au-dessus de ses atteintes.

Je baise la main de ma bienfaitrice; je demeure encore embarrassé devant Adolphine; elle lève sur moi ses yeux languissants, et me dit en s’efforçant:—Vous reviendrez nous voir, n’est-ce pas, André?