Je balbutie:—Oui, madame; et je m’éloigne, le cœur oppressé... il me semble que je ne respirerai librement que lorsque je ne serai plus devant elle. Enfin je les ai quittées; mais, avant de m’éloigner, j’ai remis à Lucile la somme que j’avais apportée. Lucile me serre la main, elle veut parler; je l’embrasse et je pars.

Je suis dans la rue, je me sens plus à mon aise... Cette première entrevue me coûtait. J’ai fait mon devoir; ne songeons plus qu’au plaisir, à l’amour, à Manette.

Je fais le chemin en courant. Je la trouve parée de la robe qu’elle a reçue de moi et qu’elle s’est faite pendant la nuit. Elle m’attendait avec impatience et inquiétude. Je lis dans ses yeux tout ce qu’elle a éprouvé pendant que j’étais chez madame la comtesse et près d’Adolphine; mais je cours à elle, je la presse contre mon cœur... le sourire est revenu sur ses lèvres... ses yeux semblent me demander pardon de ses alarmes.

Tout le monde est prêt, et toute la noce se compose maintenant de Bernard, de mon frère et de deux vieux amis du bon Auvergnat. Chacun a mis son bel habit; et Pierre, pour se consoler sans doute de ne point danser le soir, ne fait pas un pas dans la chambre sans sauter et se dandiner.

A défaut de remise, nous prendrons le modeste fiacre. Nous ne sommes en tout que six: un seul nous suffira. Pierre est allé le chercher... Je prends la main de Manette... Nous descendons les cinq étages; toutes les voisines se mettent sur leur carré ou à leur fenêtre pour la voir passer: c’est bien naturel; et moi, je ne suis pas fâché que l’on voie Manette; car on ne fera point de propos sur son compte, on ne chuchotera pas d’un air moqueur en regardant son bouquet virginal; et toutes les jeunes filles qui se marient ne peuvent point, comme Manette, supporter l’examen des commères de leur quartier.

Nous montons dans le fiacre; nous sommes un peu pressés, mais je suis assis près de Manette, et je ne m’en trouve que mieux. Nous faisons le chemin gaiement; car notre noce n’est point de celles où tout le monde se regarde pour savoir si l’on doit rire.

Je n’aime point cet air grave et silencieux que prennent parfois de nouveaux époux; il semble que ces gens-là devinent qu’ils vont se rendre mutuellement malheureux.

Nous avons enfin consacré notre union au pied des autels. Elle est à moi! elle est ma femme!... Que ce nom me semble doux à lui donner, et combien elle est heureuse de l’entendre! Chère Manette! que d’amour dans un seul de ses regards!

Nous revenons chez le père Bernard, où une officieuse voisine a bien voulu préparer le dîner. On se met à table, on rit, on boit, on chante. Nous soupirons quelquefois, Manette et moi; mais nous savons bien pourquoi, et cela n’est pas inquiétant.

Bernard et ses amis trinquent, pendant que Pierre chante et que Manette et moi nous nous regardons. On nous prie de danser une bourrée des montagnes; nous retrouvons notre gaieté, notre vivacité de l’enfance. Mais nous nous lassons beaucoup plus vite; et à dix heures nous souhaitons le bonsoir à la compagnie. Pierre reste chez Bernard, et j’emmène Manette chez moi... chez elle, chez nous... nous ne faisons plus qu’un.