CHAPITRE XXXIV
DERNIÈRE ÉPREUVE.—RETOUR EN SAVOIE.
L’amour, l’ordre, le travail promettent le bonheur à notre petit ménage. J’ai commencé un nouveau tableau; Manette fait des robes, Pierre a repris ses crochets, le père Bernard est le seul qui se repose, mais le brave homme l’a bien gagné. En Savoie, dans la jolie maison de ma mère, ayant à notre disposition un grand jardin que nous cultiverions nous-mêmes, je sais bien que nous serions à notre aise, riches même, avec ce que je gagnerais. Mais madame la comtesse, mais sa fille... puis-je les quitter, m’éloigner d’elles lorsque tout les abandonne? Non! ma place est marquée où elles sont, tant que M. de Thérigny ne se conduira pas différemment.
Pendant les premiers jours de notre union, nous avons de fréquentes distractions Manette et moi; j’ai de la peine à rester une heure devant mon tableau, elle-même quitte son ouvrage... Nous avons toujours quelque chose à nous dire. Cependant Manette me parle raison, lors même que l’amour respire dans ses yeux.
—Mon ami, me dit-elle, quand je quitte trop souvent mes pinceaux, songe que tu as bien des devoirs à remplir. Je soupire, et je retourne à ma palette: heureusement on ne peint pas le soir, et alors je me dédommage des privations du jour.
Bonne, excellente Manette! elle est la première à me dire, d’aller voir ma bienfaitrice, de m’informer si elle ne manque de rien. A chaque instant je découvre dans ma compagne de nouveaux attraits: sa conversation est pure, attachante; son goût délicat, son esprit aimable; jamais rien de commun dans son langage ni dans ses manières; ce n’est pourtant que la fille d’un porteur d’eau: qui lui a donc enseigné à mettre du charme dans tout ce qu’elle dit, dans tout ce qu’elle fait? Je ne sais: mais il y a des êtres que la nature favorise, et qui savent tout sans avoir rien appris.
Je retourne chez madame la comtesse; cette seconde visite me coûte moins que la première, et cependant mon cœur se trouble encore quand je suis en présence d’Adolphine. Ah! les premières impressions de l’amour sont lentes à s’effacer. On me gronde de ce que j’ai mis tant d’intervalle entre ma première visite. Ma bienfaitrice veut que j’aille la voir plus souvent; elles ne reçoivent que moi, que moi seul, et je les distrais de leurs chagrins. Adolphine est toujours faible, souffrante; je ne me suis pas encore trouvé seul avec elle; je ne le désire plus maintenant! au contraire, il me semble qu’alors je serais bien embarrassé.
Madame me questionne sur mes tableaux; je réponds que tout me réussit, que mes succès m’étonnent moi-même... On est, je crois, bien excusable de mentir, lorsque c’est pour éviter des peines à ceux que l’on aime.
—Tu es bien digne de réussir! me dit ma bienfaitrice, et si l’on savait comment tu te conduis...
Je l’arrête; je ne veux plus que l’on me parle de reconnaissance, et alors je promets de venir souvent les voir. En m’éloignant, j’ai soin de m’informer à Lucile si l’on ne manque de rien. J’apprends que madame la comtesse travaille à broder pendant que sa fille repose, et qu’elle a bien défendu qu’on me le dise. Pauvre femme! c’est maintenant que j’envie la fortune, les richesses!... Courons reprendre mes pinceaux.
Un sourire de Manette dissipe mes idées tristes. Je lui conte tout ce qui m’a affligé, et elle m’embrasse en me disant: