—Eh bien! mon ami, nous sommes jeunes; nous travaillerons davantage, pour que tu puisses faire plus pour ta bienfaitrice, et nous n’en serons pas moins heureux. Pour toute réponse, je la presse sur mon cœur.
Il y a trois mois que je suis marié. J’ai vendu mon tableau; mais la personne qui m’a acheté mes premiers ouvrages est à la campagne. J’avais fait celui-ci trop à la hâte: les regards de ma femme m’avaient trop souvent distrait, et je n’ai eu que peu de chose. J’en entreprends un auquel je veux donner tous mes soins; mais avant qu’il ne soit fini, je frémis en songeant que ces dames auront mille besoins, et que le dernier argent que j’ai remis à Lucile doit être près de sa fin. D’un autre côté, mon petit ménage, quoique fort modeste, exige cependant que je m’en occupe. Ces pensées me font souvent soupirer, et les doux sourires de Manette ne parviennent pas toujours à dissiper les nuages qui obscurcissent mon front.
Manette ne me demande jamais rien; elle prétend que son travail suffit pour notre ménage; elle me supplie de ne point m’inquiéter de l’avenir; mais je ne puis être tranquille quand je songe à madame la comtesse, à sa fille dont la santé est toujours chancelante.
Je viens de me rendre chez ces dames, que je n’ai pas vues depuis quelques jours. C’est Adolphine qui m’ouvre la porte; Lucile est en commission et madame la comtesse vient, par extraordinaire, de sortir un moment.
Je me trouve seul avec Adolphine: cela ne m’est pas arrivé depuis le jour où je lui déclarai mon amour, où le marquis me surprit à ses pieds; ce souvenir me cause un embarras, une émotion pénible; je ne sais si Adolphine se rappelle cette circonstance, mais elle me paraît aussi troublée que moi.
Je suis assis auprès d’elle. Je me suis informé de sa santé, de celle de sa mère, puis je ne sais plus rien lui dire. Je reste muet devant elle... Est-ce parce qu’une foule de pensées, de souvenirs, se présentent à mon esprit?... Elle garde aussi le silence... nous avons l’air de deux coupables qui n’osent se faire leurs confessions, ou de deux amants qui se boudent, et cependant nous ne sommes ni l’un ni l’autre.
J’ai les yeux baissés, mais j’entends ses soupirs; elle est oppressée, elle souffre... Il me semble que je gagne son mal, ma poitrine se serre aussi. Enfin c’est elle qui rompt le silence, et sa voix est tremblante.—André!... il y a bien longtemps que nous ne nous sommes trouvés sans témoin. J’avais à vous dire... à vous demander...
Elle s’arrête; elle a besoin de reprendre des forces, et j’attends en tremblant qu’elle continue:
—André! reprend-elle au bout d’un moment, qu’avez-vous pensé de moi... en apprenant que j’étais l’épouse de M. de Thérigny?...
—J’ai présumé, madame, que cette union convenait à votre famille... et que rien ne s’opposait à ce qu’elle eût lieu.