—Et avez-vous pensé... que je pouvais être heureuse?...

—Oui, madame.

Elle ne dit plus rien. Lui aurais-je fait de la peine?... Je lève les yeux sur elle... O ciel! son visage est baigné de larmes... je cours vers elle... Dans ce moment, madame la comtesse revient.

—Qu’a-t-elle donc? s’écria-t-elle effrayée de l’état de sa fille.—Ce n’est rien! balbutie Adolphine en tâchant de sourire pour rassurer sa mère. Une faiblesse... un étourdissement...

—Pauvre enfant!

Je veux aller chercher le médecin; Adolphine s’y oppose, elle prétend qu’elle se sent mieux; elle affecte plus de gaieté; elle parle davantage; elle parvient à tranquilliser sa mère; mais moi, elle ne peut m’abuser.

Cette scène m’a vivement ému; je reviens chez moi tort agité. Je veux reprendre mes pinceaux, je ne puis les tenir. Manette craint que je ne sois malade; elle m’engage à prendre du repos, mais les souvenirs de ce jour troublent mon sommeil. Au milieu de la nuit je m’éveille... Manette n’est point auprès de moi.... Surpris, inquiet, je me lève en silence... J’aperçois une faible lumière dans mon atelier; j’avance, Manette est là: elle travaille à la lueur d’une lampe; elle passe une partie de ses nuits à veiller, tandis que je la crois livrée au sommeil.

Elle m’a entendu, et vient à moi en rougissant; c’est encore elle qui me demande pardon de ce qu’elle travaille la nuit, qui cherche à me prouver que c’est pour elle un plaisir et non une fatigue. Tant d’amour, tant de vertus, ne peuvent plus me surprendre dans Manette, mais qu’il me serait doux de les récompenser!... Elle dit que mon amour lui suffit.

La conduite de ma femme ranime mon courage; je travaille avec plus d’ardeur; et un matin je vois entrer dans mon atelier le riche amateur auquel j’ai vendu mes premiers tableaux. Il examine mon ouvrage: il en paraît fort satisfait; ses éloges ont enflammé mon imagination; mon tableau s’achève; j’ai fait mieux encore que je ne l’espérais, et j’en reçois un prix qui me semble considérable. Je supplie Manette de ne plus prendre sur son repos pour travailler; elle me le promet... Je veux lui donner quelques parures, quelques bijoux; elle les refuse et m’envoie chez madame la comtesse, en me disant:

—Est-ce que tu ne me trouves plus bien comme je suis?