CHAPITRE VI
NOTRE DÉBUT.—PREMIER EXPLOIT DE PIERRE
Quand nous nous éveillons, le soleil est levé depuis longtemps. Je me frotte les yeux, je pousse mon frère.—Mon Dieu! il est bien tard, peut-être? dis-je en regardant autour de moi. J’aperçois alors, à l’entrée de l’endroit qui nous avait servi de chambre à coucher, un petit vieillard qui nous regardait en souriant.
—Pardon, monsieur, c’est peut-être à vous cette paille sur laquelle nous nous sommes couchés... mais nous étions si fatigués!... Pierre, Pierre, lève-toi donc... Nous allons nous en aller tout de suite, monsieur...
—Et pourquoi, mes enfants? me répondit le vieillard; reposez-vous tant que vous voudrez... Ne craignez pas de me gêner. Mais il fallait frapper à une chaumière, vous auriez été mieux et plus chaudement pour la nuit.—Ah! monsieur, nous n’avons pas osé... Nous avions déjà été quelque part, où nous avions été refusés et appelés polissons, parce que nous demandions à coucher et un peu de fromage sur not’ pain, et cependant, pour cela, nous aurions dansé et chanté, mon frère et moi.—Pauvres petits! Mais... où donc avez-vous frappé?—A la plus belle maison de l’endroit.—Mes enfants, c’était à la plus simple, à la plus modeste qu’il fallait vous adresser, on ne vous aurait pas chassés. Une autre fois, souvenez-vous de mon conseil: quand vous irez demander l’hospitalité, allez frapper aux chaumières, et non pas aux grandes maisons.
Pierre vient enfin d’ouvrir les yeux. J’ai bien de la peine à le décider à quitter notre lit. Il appelle Jacques et notre mère, il se croit encore chez nous. Il demande à déjeuner... Je le pousse, je le secoue.—Pierre, éveille-toi donc tout à fait... Nous ne sommes plus chez nous... Nous allons à Paris...
Il me regarde en se frottant les yeux. Il pousse un gros soupir.—Nous n’allons donc pas déjeuner, André?
—Si, mes enfants, nous dit le bon vieillard, vous allez déjeuner avec moi, et vous ne vous remettrez en route que lorsque vous aurez pris des forces pour longtemps.
Ces mots ont entièrement réveillé Pierre; nous suivons gaiement ce bon monsieur, qui nous fait entrer dans sa petite maisonnette. Là, nous voyons sur une table du lait, des œufs, du fromage et du pain blanc. Nous nous regardons en riant, Pierre et moi. Quel doux réveil! comme nous allons nous régaler!
Le vieillard nous fait asseoir devant la table.—Mangez, nous dit-il, reprenez des forces, mes enfants. Il y a loin d’ici à Paris! Mais à votre âge on doit faire la route en jouant et en chantant.
Nous ne nous sommes pas fait répéter l’invitation de notre hôte: nous dévorons le déjeuner qui est devant nous, et nous ne nous arrêtons que lorsque la respiration commence à nous manquer.