—Ah! que c’est bon du pain dans du lait! dit Pierre, qui regrette de ne pouvoir manger davantage. Je remercie ce bon vieillard, qui met dans nos sacs ce que nous avons laissé du déjeuner, puis nous conduit lui-même sur la route que nous devons prendre, et nous embrasse tendrement avant de nous quitter.

Nous voici de nouveau en chemin; mais le déjeuner que nous venons de faire nous a égayé l’imagination, nous voyons tout en rose. Quelle influence l’estomac a sur l’esprit! comme on est plus aimable, plus humain, plus généreux, plus sociable en sortant de table! et comme les hommes doivent avoir de la bienveillance, de l’aménité les uns pour les autres dans ce siècle où l’on dîne si bien, et où le Cuisinier Royal est à sa quatorzième édition!

Nous ne nous arrêtons que pour manger nos provisions et, vers le soir, nous arrivons sans accident à un village que le bon vieillard nous a indiqué le matin en nous disant d’y demander Joseph, qui doit nous donner à coucher. En effet, sur sa recommandation, nous sommes accueillis et logés dans une grange; mais j’apprends que la bande de montagnards a passé la veille, et ne s’est point arrêtée dans le village. Chaque instant nous éloigne davantage de ceux que nous voulons rejoindre. Comment faire? Pierre ne veut pas aller plus vite; je ne puis parvenir à l’éveiller avant le point du jour, et les autres ne nous attendront pas.—Ma foi! nous ferons la route sans eux, dis-je en me couchant près de mon frère; nous sommes assez grands pour aller seuls, et en demandant notre chemin nous saurons bien trouver ce Paris que tout le monde connaît.

Le lendemain, c’est la même cérémonie pour décider Pierre à se remettre en route. Si je le laissais faire, ce garçon-là passerait sa journée à dormir. Nous n’avons pas un déjeuner aussi bon que la veille, mais on nous donne du pain pour emporter; et je pousse Pierre pour qu’il remercie nos hôtes, ce qu’il fait d’assez mauvaise grâce et en lorgnant du coin de l’œil un fromage placé sur une planche et auquel on ne nous a pas fait goûter.

—Pierre, lui dis-je quand nous sommes en route, si tu n’es pas plus honnête, on ne nous donnera plus rien dans les maisons où nous nous arrêterons.—Pourquoi ne nous ont-ils pas donné de ce grand fromage jaune... qui sentait si bon?—C’est encore bien poli de nous avoir donné du pain, car nous n’avons rien fait chez eux, ni ramoné, ni chanté; tu veux qu’on te donne sans travailler, toi?

M. Pierre ne dit rien, il fait la moue, il est de mauvaise humeur pendant toute la route; il veut s’arrêter à chaque instant, et se plaint de son talon. Tout cela, parce qu’il est mécontent de son déjeuner.

Vers la brune, nous apercevons la ville de Pont-de-Beauvoisin. Tiens, vois-tu, dis-je à Pierre, nous avons déjà fait beaucoup de chemin!... C’est une grande ville, cela...—Sommes-nous à Paris?—Oh! non, mais nous approchons... Oh! il y a de belles maisons là... et de grandes cheminées... Allons, mon frère, c’est là qu’il faut commencer à gagner de l’argent... ne va pas faire le paresseux, surtout!...

Pierre roule ses yeux autour de lui d’un air qui n’annonce pas qu’il ait grande envie de m’obéir, et pendant que je saute de joie en entrant dans la ville, et que je commence à crier de toute ma force:—Ramoneurs de cheminées!... faut-il des ramoneurs?... j’aperçois mon frère qui tire la langue et fait des grimaces aux personnes qui se mettent à leur croisée.

—Pierre, veux-tu finir...—Quoi donc? je ne fais rien.—Je te vois bien te moquer du monde, faire la grimace: c’est bon, nous n’aurons ni à coucher ni à souper, et on nous chassera de la ville comme des mauvais sujets.

Pierre se tient plus tranquille; je recommence à crier:—Voilà des ramoneurs! En ce moment, nous nous trouvions devant la boutique d’un pâtissier-rôtisseur-restaurateur. Le maître prenait le frais en fumant sa pipe devant sa porte. Il nous regarde en souriant:—Ah! ah! voilà des enfants qui vont à Paris peut-être?...—Oui, monsieur... avez-vous des cheminées à faire ramoner?...—Allons, je veux essayer votre talent... Entrez, mes enfants... Marguerite!... Marguerite!... conduis-les à la cuisine et à la chambre du premier; ils ramoneront chacun une cheminée...