Le pâtissier nous a fait entrer chez lui. Pierre lorgne les petits pâtés qu’il aperçoit dans la salle basse. Une jeune fille arrive et demande à M. Boulette (c’est le nom du pâtissier) ce qu’il faut faire de nous. Il lui renouvelle l’ordre de nous conduire aux cheminées, et retourne fumer sa pipe sur sa porte.

—Allons, venez, petits, nous dit la jeune servante en marchant devant nous. Suivez-moi, et tâchez de ne point faire trop de poussière.

J’ai bien de la peine à faire avancer Pierre, qui semble cloué au milieu des petits pâtés. Je le force cependant à marcher devant moi; nous arrivons dans la cuisine.—Tiens, ramone celle-là, me dit la servante, tu es le plus grand, et c’est celle où il doit y avoir le plus d’ouvrage. Toi, petit, viens ramoner l’autre.

La jeune fille fait signe à Pierre, qui ne bouge pas, et se contente de chercher dans tous les coins de la cuisine s’il apercevra encore quelque galette.

—Va donc avec mamzelle, lui dis-je en le poussant—Est-ce qu’il ne sait pas ramoner? dit la servante.—Si, si, mamzelle; mais comme il est un peu petit, je vais aller avec vous, seulement pour l’aider à grimper.—Oh! le nigaud! j’en ai vu de bien plus petits que lui qui grimpaient comme des chats!

Je prends mon frère par le bras, il me suit sans ouvrir la bouche; nous arrivons dans la chambre de M. Boulette, et la servante lui montre la cheminée. Pierre devient rouge jusqu’aux oreilles, et je vois qu’il a envie de pleurer.

—Allons, Pierre, ôte tes souliers... mets là ton sac, accroche ton grattoir à ta ceinture, et monte là-dedans... Elle n’est pas ben haute.—Je ne veux pas!... me dit Pierre en mettant la main sur ses yeux.—Comment, tu ne veux pas!... et que feras-tu donc à Paris?... Comment gagneras-tu de l’argent?... C’est si vilain d’être paresseux... Et notre pauvre mère!... Allons, Pierre, si tu montes, tu auras pour souper un de ces petits pâtés que tu regardais tout à l’heure.

Ce dernier argument paraît être le plus fort. Pierre s’avance en rechignant un peu; je me mets à genoux pour l’aider à monter, il hésite... Il s’arrête... Je lui crie encore aux oreilles les mots de pâtés, de galette; il se décide: il monte sur moi... Le voilà dans la cheminée.—Ramone ferme, et n’aie pas peur, lui dis-je, et surtout va jusqu’au haut, et chante la petite chanson.

Après l’avoir encouragé, je suis la servante, qui riait de la poltronnerie de mon frère; je redescends à la cuisine, dont je vais ramoner la cheminée, enchanté d’être enfin parvenu à vaincre la répugnance de Pierre. Mais, pendant que je ramone de mon mieux, je suis loin de me douter des suites que doivent avoir les premiers travaux de mon Pierre.

Pierre est resté longtemps fixé à la même place, ne sachant s’il doit avancer ou reculer: la crainte et l’appétit se livrent un long combat; mais l’appétit finit par l’emporter, et Pierre monte en s’appuyant des mains et des genoux aux parois de la cheminée. Parvenu à une certaine hauteur, il sent d’un côté une grande crevasse, et se persuade que c’est une fenêtre de la cheminée; il passe par là sa tête, puis ses jambes, cherchant le jour et ne l’apercevant que fort loin au-dessus de lui; il essaye de chanter là sa petite chanson, mais la suie qu’il avale et qu’il respire l’enroue au point qu’il peut à peine se faire entendre. Il tire son grattoir, et ne se doute pas qu’il a changé de cheminée, et qu’au lieu d’être dans celle de M. Boulette, il ramone maintenant pour une de ses voisines.