Bientôt Pierre se sent fatigué... Il m’appelle: ne recevant pas de réponse, il me croit en train de souper sans lui, alors il veut descendre bien vite; mais, parvenu à six pas de l’âtre, le pied lui manque, et il roule dans la cheminée en poussant des cris épouvantables.
La cheminée dans laquelle mon frère venait de passer par mégarde était celle de la chambre à coucher de mademoiselle Césarine Ducroquet, fille majeure, ayant conservé jusqu’à quarante-deux ans une vertu que n’avaient pu effleurer les hommages des hommes les plus séduisants du département de l’Isère; en revanche, mademoiselle Ducroquet aimait à s’égayer sur le compte des femmes dont les mœurs ne lui paraissaient pas bien pures. Prude par vanité, méchante par goût, coquette par instinct, superstitieuse par faiblesse, bavarde par tempérament, mademoiselle Césarine passait sa vie à se faire tirer les cartes et à jouer au boston; à faire des petits paquets avec sa vieille servante et des grabuges avec madame l’adjointe, à médire de ses voisins et à courir chez eux pour savoir ce qui s’y passait. Deux mille livres de rente, qui ne devaient rien à personne, ouvraient à la vieille fille les portes des maisons les plus considérables de l’endroit.
Cependant une vertu de quarante-deux ans devient quelquefois un poids dont on voudrait alléger la pesanteur. S’il est un temps pour la folie, il en est un pour la raison; par conséquent, quand on a commencé par la raison, on finit assez souvent par la folie. Depuis quelque temps, mademoiselle Césarine Ducroquet n’était plus la même; elle éprouvait des maux de nerfs, des vapeurs, des palpitations; ses yeux devenaient humides en lisant les amours de Huon de Bordeaux et de la dame des belles Cousines; elle avait en secret soupiré avec Élodie, et frémi avec Éléonore de Rosalba. En vain sa vieille servante lui assurait qu’elle lisait trop tard la nuit, et que cela seul faisait pleurer ses yeux. Mademoiselle Ducroquet trouvait une autre cause à sa sensibilité. Depuis plusieurs jours ses cartes lui montraient sans cesse un beau blond attaché à ses pas, la suivant partout, et se trouvant toujours avec elle et l’as de pique, soit à la ville, soit à la campagne. Quel était ce blond? que lui voulait-il? Le destin lui annonçait-il un époux dans les petits paquets? Mademoiselle Césarine ne pouvait éloigner ces pensées de son esprit troublé; partout elle cherchait le beau blond. Elle soupirait, elle s’impatientait! Son heure était venue: à quarante-deux ans le timbre du cœur n’a plus cette douceur, ce son argentin qui fait tendrement rêver la volupté; c’est une cloche qui tinte avec force et qui étourdit celle qui la possède.
Mademoiselle Césarine Ducroquet, ne voulant pas laisser connaître dans la ville le changement qui s’opérait en elle, allait beaucoup moins dans le monde, et se concentrait dans ses cartes et ses romans de chevalerie ou de revenants. Cette nouvelle manière de vivre avait altéré sa santé; bientôt il fallut consulter un médecin. Un nouveau disciple d’Esculape venait de se fixer dans la ville; on vantait beaucoup son savoir; mademoiselle Ducroquet ne le connaissait encore que de réputation; elle le fit prier de venir la voir, et M. Sapiens, charmé de se faire une clientèle, s’empressa de se rendre à son invitation.
A l’aspect du docteur, mademoiselle Ducroquet éprouva un tremblement involontaire, trouvant qu’il ressemblait d’une façon surprenante au valet de carreau qui la poursuivait sans cesse dans ses cartes. En effet, sans être positivement blond, M. Sapiens avait quelque chose de la couleur d’Hector; ses yeux étaient vifs et malins; il boitait un peu, ce qui n’est pas très-chevaleresque, mais il traînait la jambe d’une manière si séduisante que cela le rendait encore plus intéressant. D’ailleurs son mollet était bien placé, et M. Sapiens ne portait jamais de bottes; enfin, quoique près de ses cinquante ans, le docteur n’en paraissait guère avoir plus de quarante-huit.
M. Sapiens avait usé sa jeunesse dans la capitale. S’apercevant un peu tard que, malgré ses talents, il parviendrait difficilement à y faire fortune, il se décida à s’établir en province. En homme habile, il avait pris des informations sur mademoiselle Ducroquet avant de se rendre chez elle. Une demoiselle à marier, avec deux mille livres de rente, n’était point un parti à dédaigner pour un docteur qui, à cinquante ans, n’avait encore guéri que des pituites et des rhumes de cerveau. Ce fut donc en tâchant de donner à sa physionomie l’expression la plus agréable que le docteur se présenta chez mademoiselle Ducroquet; il n’eut point de peine à lui plaire, sa ressemblance avec le valet de carreau plaidait éloquemment en sa faveur. Les premières visites furent courtes; bientôt le docteur les allongea: il sondait adroitement le moral de la vieille fille, et, connaissant son goût pour le merveilleux, sa croyance aux cartes, son penchant pour les romans de chevalerie, il flattait agréablement ses idées, lui prêtait les Amours de Bayard et les Quatre fils Aymon; tout en écrivant une ordonnance, en prescrivant une potion calmante, il risquait un brûlant regard auquel on répondait par un tendre soupir que l’on mettait sur le compte des vapeurs.
Au bout de quelques semaines, l’intéressante malade était guérie, grâce aux soins du cher docteur. Il ne lui restait plus que des palpitations, que la présence de M. Sapiens ne faisait qu’augmenter. Celui-ci, ne voulant pas traîner en longueur une conquête qui lui convenait parfaitement, avait déjà risqué quelques mots d’amour et d’hymen, sans cependant se déclarer entièrement, parce que mademoiselle Ducroquet, se rappelant tout ce qu’elle avait dit contre les hommes et le mariage, ne savait plus comment changer de résolution sans se rendre la fable de la ville. Cependant tous les jours il lui devenait plus difficile de résister aux œillades de M. Sapiens et aux palpitations de son cœur.
Le matin du jour où nous devions, mon frère et moi, faire notre entrée à Pont-de-Beauvoisin, le docteur avait fait à mademoiselle Ducroquet la visite habituelle. Toujours aimable, galant, il avait apporté à la convalescente les Chevaliers du Cygne et Roland furieux. En récompense, mademoiselle Césarine lui avait promis de lui faire les cartes et de lui dire sa bonne aventure. Mais comme dans la journée tous les moments du docteur étaient pris, on l’avait invité à venir, sans façon, prendre la moitié d’un petit goûter; et il avait accepté, à condition qu’on voudrait bien lui permettre d’offrir une bouteille de parfait-amour.
Toute la journée mademoiselle Ducroquet s’occupe de sa toilette et de son goûter: les vieilles filles sont friandes, et les médecins sont connaisseurs en bonnes choses. On court de son miroir au garde-manger; on met des papillotes et on glace des petits pots de crème; on chiffonne un bonnet et on fouette du fromage; on arrange un fichu et on choisit du raisin. Le temps passe bien vite dans de si douces occupations; il n’y a que la vieille servante qui le trouve long, parce que jamais sa maîtresse n’a été si pétulante, si difficile pour sa cuisine et sa toilette.
Enfin, à cinq heures, tout est terminé: une table est couverte de pâtisseries, de fruits, de confitures et de vins fins. Mademoiselle Césarine s’est coiffée d’un bonnet bleu-tendre dont les rubans se marient parfaitement à l’expression languissante de ses yeux. Assise sur un canapé, elle attend le docteur en lisant Roland furieux; les amours de la belle Angélique la font tendrement rêver. On sonne... Elle a tressailli. Est-ce le neveu de Charlemagne? Non, c’est M. Sapiens, qui reste saisi d’admiration à l’aspect du goûter et de mademoiselle Césarine, et jette alternativement de tendres regards sur le bonnet bleu et les assiettes de macarons.