Mes soins, ma tendresse, les touchantes attentions, les douces prévenances de Manette parviennent enfin à calmer le désespoir de madame la comtesse. Nous pleurons Adolphine avec elle; les larmes sont moins amères versées dans le sein de l’amitié.
Mais rien ne me retient maintenant à Paris. Le séjour de la Savoie pourra au contraire, en offrant à ma bienfaitrice une autre existence, rendre moins présents les souvenirs de ses malheurs. Elle vient d’apprendre qu’après avoir joué et perdu ce qu’il lui avait enlevé, M. de Thérigny a été tué en duel. Je me jette à ses genoux avec Manette; nous pressons chacun une de ses mains; nous la nommons notre mère, et la supplions de ne jamais nous quitter.
—Oui, vous êtes mes enfants! nous dit madame la comtesse en nous attirant sur son cœur. Cher André! qui m’as si bien récompensée de ce que j’avais fait pour toi! et vous, bonne Manette, que je ne connais que depuis quelques jours, et qui les avez marqués par les soins les plus touchants envers moi!... ah! je ne vous quitterai plus... vous êtes désormais tout pour moi.
—Et vous consentez à venir habiter en Savoie avec nous?
—J’irai partout où vous serez.
Enfin je vais retourner dans mon pays, près de ma mère!... Tous nos préparatifs sont bientôt faits. Mon frère et le père Bernard sont tout prêts. Je propose à Lucile de nous accompagner; mais Lucile a fait depuis quelque temps la connaissance d’un jeune garçon épicier; il n’a que dix-huit ans, mais il veut s’établir, se marier, et les appas un peu prononcés de l’ancienne femme de chambre lui ont paru d’un fort bon effet pour un comptoir.
—Il est encore bien enfant, dit Lucile, mais je le formerai.
Je me rappelle qu’elle a toujours aimé à faire des éducations.
Le jour du départ est arrivé: j’ai loué une berline pour nous cinq, ne voulant pas que madame la comtesse allât en voiture publique. Pendant tout le voyage, elle est l’objet continuel de nos soins, de nos attentions. Touchée de notre amitié, elle nous tend souvent la main en nous disant les larmes aux yeux:—Vous voulez donc que je tienne encore à la vie?
Enfin nous les revoyons, ces montagnes chéries de la Savoie! Nous saluons, en passant, la barrière à la balançoire, comme si nous retrouvions un ancien ami. Madame est presque aussi joyeuse que Pierre et moi; elle s’écrie en me regardant:—C’est ton pays! c’est ici que tu es né!