—Il est là, toujours là... Je ne puis l’en arracher... Mais il ne m’aime plus... il ne peut plus m’aimer.
Un anéantissement complet succède à ce transport. Enfin, elle revient à elle et nous reconnaît. Ma vue semble lui faire du bien... elle sourit à sa mère et lui dit d’une voix éteinte:
—Maman, permettez-moi de parler un instant à André... ce sera la dernière fois... puis je ne vous quitterai plus.
Ma bienfaitrice l’embrasse, et le médecin l’entraîne dans une autre pièce. Je suis seul devant le lit d’Adolphine: ses yeux sont gonflés de larmes; j’ai peine à retenir mes sanglots. Elle me tend la main.
—André! me dit-elle, je sens bien que je vais mourir... Ah! ne me plains pas! je ne pouvais plus être heureuse... Dis-moi que tu m’as bien aimée!... Appelle-moi encore une fois Adolphine! comme aux beaux jours de notre enfance... et je mourrai plus satisfaite...
—Adolphine!... chère Adolphine! vivez pour votre mère... pour nous tous qui vous chérissons...
—Non! c’est assez maintenant!... je suis heureuse... André! tu n’abandonneras pas ma mère!...
Je presse sa main dans les miennes... elle est déjà inanimée... Adolphine vient de fermer les yeux pour jamais!...
J’entends la voix de madame la comtesse, elle revient... Ah! épargnons-lui ce spectacle. Je cours au-devant d’elle, je l’entraîne... elle demande sa fille: mon silence lui en dit assez; elle tombe dans mes bras... Aidé de Lucile, je la transporte dans la voiture du docteur, qui nous conduit chez moi. Je n’ai pas besoin de recommander la comtesse à Manette; je connais son cœur.
Je retourne près de celle qui n’est plus. Je ne la quitte pas jusqu’à ce que les derniers devoirs lui soient rendus. Une tombe simple, modeste, reçoit cette femme à qui le destin avait accordé fortune, naissance, beauté, talents, qui est morte à dix-huit ans sans regretter la vie.