—Voyez comme ils sont couverts de neige!... Rester ainsi sur la route par le temps qu’il fait!... Hum! les mauvais sujets! quand ils sont en train de jouer, ils ne m’écoutent plus.

—Ne les gronde pas, Marie, dit notre père en nous attirant près de lui; ne les gronde pas; ils s’amusent, ils sont heureux!... Pourquoi déjà chercher à troubler leurs plaisirs? Chers enfants!... ce temps passera si vite!... Bientôt la raison amènera les soucis, les inquiétudes! Le travail du jour sera-t-il suffisant pour le lendemain? les espérances d’aujourd’hui feront-elles oublier les peines de la veille?... Toujours des tourments! rarement du plaisir!... et jamais de moments aussi doux que ceux qu’ils viennent de goûter! Moi aussi j’ai fait des boules de neige!... Il y a quarante ans que je jouais comme eux... Ce temps est loin, il a trop peu duré; je ne me rappelle pas depuis avoir éprouvé un plaisir aussi vrai.

—Quoi, même lorsque tu m’as épousée, Georget? dit notre mère d’un ton de reproche. Mon père la regarde en souriant, et se contente de murmurer:—Oh! ce n’est plus la même chose... Je n’avais qu’une chaumière à t’offrir!—En avais-je davantage? Cela nous a-t-il empêchés d’être heureux?...—Non, sans doute...—Notre maisonnette, notre travail nous suffisent; nous sommes pauvres, mais nous n’avons pas encore manqué, et nos enfants s’élèvent bien; ils grandiront, ils travailleront à leur tour...—Oui... Mais d’ici là!... Ah! Marie! depuis cette maudite chute que j’ai faite en guidant au glacier ce gros étranger... qui ne m’a pas même aidé à me ramasser, tiens, je sens que mes forces diminuent... je ne puis recouvrer la santé... Et s’il fallait te laisser ainsi avec ces enfants, dont l’aîné n’a que sept ans... hélas! que deviendriez-vous?

En disant ces mots, mon père nous entourait de ses deux bras, et nous pressait plus fortement contre lui. J’étais grimpé sur ses genoux; Jacques était assis à ses pieds, et Pierre, debout près de lui, appuyait sa tête sur son épaule. Notre mère s’était arrêtée au milieu de la chambre; les derniers mots de son mari venaient de lui serrer le cœur. Elle se détourna pour cacher une larme qui coulait le long de ses joues; et nous, sans trop comprendre ce dont il s’agissait, nous redoublions de caresses, pour dissiper la tristesse que nous lisions dans les yeux de notre père.

—Bon Dieu!... peut-on avoir de pareilles idées! dit enfin la bonne Marie en poussant un gros soupir qu’elle ne pouvait plus contenir. Ah! Georget! ne travaille plus, ne te fatigue plus... Reste auprès de notre foyer. Nos récoltes sont rentrées, nous avons du pain pour plus de six semaines encore; je ne veux pas que tu t’exposes pour gagner quelques pièces d’argent.

—Mon père, dis-je alors en levant la tête d’un air décidé, quand il passera des voyageurs, c’est moi qui les conduirai, c’est moi qui monterai avec eux sur les glaciers, qui leur ferai regarder dans ces beaux précipices si effrayants! Ils me donneront quelques pièces de monnaie, je vous les rapporterai, et vous n’aurez plus besoin de vous fatiguer. Vous le voulez bien, n’est-ce pas, mon père?

—Tu es encore trop jeune, mon petit André, dit mon père en me passant la main sur les joues et en me faisant sauter sur ses genoux.—Trop jeune!... Je suis l’aîné de mes frères... J’ai sept ans passés... Le fils de Michel, notre voisin, ne les avait pas quand il est parti pour la grande ville...—Mes chers enfants, puissiez-vous n’être point forcés d’y aller aussi!... Je voudrais vous garder toujours près de moi...

—Ça doit être bien joli, la grande ville! dit Pierre en ouvrant ses petits yeux de toute sa force. On dit qu’on y voit tous les jours la lanterne magique qui a passé une fois chez nous.—Voudrais-tu y aller, Pierre?—Dam’, je n’oserais pas y aller tout seul, comme le fils de Michel...—Et toi, mon petit Jacques? dit mon père à celui de mes frères qui n’avait encore que cinq ans, et se roulait à ses pieds en s’étendant pour se réchauffer devant la flamme du foyer.

—Dis donc, Jacques, que ferais-tu par là, mon garçon?...—Je mangerais tous les jours du fromage avec mon pain, répond Jacques en souriant, et en regardant du côté de notre mère pour voir si la soupe se faisait.

—Moi, dis-je à mon tour, je travaillerais, je gagnerais beaucoup d’argent... de quoi acheter un grand jardin... je reviendrais vous apporter tout cela... Ça fait que nous serions bien heureux. Vous, mon père, et vous, ma mère, vous pourriez vous chauffer toute la journée en hiver... Puis, mes frères et moi nous aurions le temps de faire encore des boules de neige...