—Tu es un bon garçon, André: tu songes à tes parents... Mais la grande ville... ah! mes enfants, on n’y fait pas toujours fortune; j’y suis allé, moi, étant jeune; je n’ai pu amasser que peu de chose!... et puis, en route, des coquins m’ont pris tout ce que j’avais!... le fruit de dix ans de travail que je rapportais à ma mère!... il a fallu rentrer sans rien...

—Qu’est-ce que c’est donc que des coquins? dit Pierre.—Mon ami, ce sont des méchants, des paresseux, des voleurs, qui n’ont pas voulu travailler, et ne vivent qu’en dépouillant les autres.—On peut les battre, n’est-ce pas, mon père? dis-je avec vivacité.—Pas toujours, mon cher André; quand on parvient à les prendre, la justice les punit; mais il est défendu de les battre soi-même!...

—Est-ce qu’on donne à manger à ceux qui sont méchants? dit le petit Jacques, en regardant alternativement le feu et la soupe qui cuisait.

—Il faut que tout le monde vive, mes enfants...—Mais les méchants n’ont pas de bonne soupe comme celle-là!... n’est-ce pas, mon père?...

Notre père sourit, et releva le petit Jacques qu’il embrassa tendrement... Nous nous penchâmes, Pierre et moi, vers le sein de notre père pour obtenir les mêmes caresses, qu’il s’empressa de nous prodiguer, car il nous aimait également tous trois: son cœur ne connaissait point ces injustes préférences qui font souvent naître entre frères et sœurs l’envie, la jalousie, les chagrins; il ne cherchait point sur nos traits quel était celui qui promettait d’être le plus avantagé par la nature; aux yeux d’un bon père, tous ses enfants sont aussi beaux.

Par les soins de ma mère, la soupe préparée est placée sur une table de bois; la fumée qui sortait d’une grande écuelle réjouissait notre vue, et faisait sourire le petit Jacques, qui respirait déjà avec délices le parfum du souper.

—A table! à table! dit notre mère. Jacques se laisse aussitôt couler des genoux de mon père, et va se placer sur un petit escabeau; Pierre approche de la table la chaise que mon père vient de quitter, et moi, je reste près de celui dont je voudrais déjà soutenir la marche mal assurée: car, dans sa dernière chute, mon père s’était blessé assez grièvement au genou, et il n’était pas encore bien guéri.

Mon père faisait semblant de s’appuyer sur moi, parce qu’il voyait que j’étais fier d’être déjà son soutien; mais sa main se reposait légèrement sur mon épaule. Nous fûmes bientôt assis autour de la table. La neige tombait avec une nouvelle violence; le vent soufflait avec force, il ébranlait souvent la porte de notre chétive demeure, et son bruit lugubre et monotone intimidait Pierre, qui se serrait contre moi toutes les fois que notre porte remuait avec plus de fracas.

Mais la flamme brillante qui sortait du foyer égayait notre chaumière, qu’une seule lampe éclairait; et l’odeur de la soupe faisait rire le petit Jacques, qui chantait toujours lorsqu’il était à table.

—Quel temps affreux! dit la bonne Marie en nous servant à souper. Je suis sûre que l’on ne peut plus marcher sans enfoncer de deux pieds dans la neige...—Je plains ceux qui sont en route dans nos montagnes, dit mon père.—Nous sommes heureux d’avoir un abri, un bon feu, et de quoi souper... Va, Georget, il y a bien des gens qui voudraient maintenant être dans notre chaumière.