Chacun fait là-dessus des commentaires; on rit, on plaisante, on se rappelle la pruderie, la sévérité de la vieille fille; on lance des épigrammes sur la vertu de quarante-deux ans, car il ne faut qu’un moment pour perdre ce que l’on a eu tant de peine à acquérir; les plus curieux se rendent à la boutique du pâtissier, qui bientôt est pleine de monde. On écoute le récit que mademoiselle Ducroquet et sa bonne répètent à tous ceux qui arrivent; et l’on se décide à aller reconnaître l’objet qui lui a fait si peur.
Pendant que la chute de mon frère mettait toute la ville en rumeur, j’avais ramoné la cheminée de la cuisine du pâtissier. Je redescends, je cherche des yeux la jeune servante, je ne vois personne. Inquiet de savoir si mon frère s’est bien tiré de la besogne qu’on lui a confiée, je remonte dans la chambre où je l’ai conduit, et, mettant ma tête dans la cheminée, j’appelle Pierre à plusieurs reprises.
Je ne reçois point de réponse. Cependant ses souliers sont là: tout me prouve qu’il n’est pas encore sorti de la cheminée. Pourquoi donc ne me répond-il pas? J’appelle de nouveau... Je grimpe jusqu’au milieu du tuyau. Pierre n’est plus dans la cheminée. D’où vient que ses souliers sont encore en bas? Je sors de la chambre, je cours dans la maison en appelant mon frère; je ne rencontre personne, la boutique même est déserte; car tout le monde vient de suivre M. Boulette, qui, tenant à la main la grande pelle avec laquelle il met ses tourtes au four, est allé reconnaître la forme du valet de pique.
Mademoiselle Ducroquet et Gertrude marchent en tremblant derrière le pâtissier; tout le monde suit en chuchotant et se demandant ce que peut être devenu le docteur; mais, à peine à moitié chemin, on le voit arriver d’un air effaré, et chacun part d’un éclat de rire, parce que M. Sapiens a du fromage au menton, des confitures sur le nez, et que, grâce au parfait-amour répandu sur le parquet, un biscuit à la cuiller s’est collé au-dessus de son œil gauche tandis que le valet de pique s’est attaché à ses cheveux.
M. Sapiens s’étonne de ce que l’on rit; mademoiselle Ducroquet sourit, se pince les lèvres; chacun se dit en souriant:—Singulière manière de se préparer à mettre des ventouses. Cependant le docteur assure qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans l’appartement de sa malade, et la vue de la carte collée sur la tête du docteur fait jeter un cri d’effroi à la vieille Gertrude et à sa maîtresse. Celle-ci laisse M. Boulette s’avancer avec les plus intrépides, qui tiennent des flambeaux à la main et pénètrent bientôt dans son appartement. Elle ferme les yeux, persuadée que le diable va s’envoler sous la forme d’une chauve-souris... Mais, au lieu du bruit terrible qu’elle redoute, elle entend rire et plaisanter, car le pâtissier venait de reconnaître ce qui avait tant effrayé ses voisines. En entrant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, on avait trouvé Pierre assis par terre, au milieu des débris du goûter. Mon frère, remis de l’étourdissement que lui avait d’abord causé sa chute, se bourrait de biscuits et de gâteaux qu’il trouvait sous sa main, et soupait fort tranquillement, pendant que tout était en l’air dans la maison.
—Eh! c’est un de mes petits ramoneurs! s’écrie le pâtissier.—Oui, vraiment, dit Marguerite, c’est le plus petit, je le reconnais... Il aura passé par le trou qui donne dans la cheminée de mamzelle Ducroquet, et il est redescendu par ici.—Oui... oui, c’est mon frère! dis-je en courant à Pierre, car j’avais suivi tout le monde, et je m’étais fait jour parmi les plus curieux.
Mademoiselle Ducroquet ne conçoit pas que le valet de pique n’annonce qu’un ramoneur. M. Sapiens, qui voit rire tout le monde, tâche de faire comme les autres, en essuyant sa figure avec son mouchoir, et en s’efforçant de décoller ses cheveux, dont la liqueur n’a fait qu’une seule mèche.—Eh! pourquoi ce petit drôle est-il descendu par ici? dit enfin mademoiselle Césarine, en reprenant son ton sévère.—Pardon! madame, dit mon frère, je me suis laissé tomber... je ne l’ai pas fait exprès.
Mademoiselle Ducroquet s’aperçoit que l’on chuchote tout bas en la regardant. Elle remercie M. Boulette, et congédie tout le monde, en jetant sur M. Sapiens un regard qui signifie beaucoup de choses. Le lendemain, on ne parlait dans la ville que de l’aventure arrivée chez la vieille demoiselle, qui se faisait mettre les ventouses à huis clos, en buvant du parfait-amour. Pour mettre fin à tous les propos, au bout de huit jours mademoiselle Césarine devint l’épouse de M. Sapiens. Alors les mauvaises langues se turent, et les demoiselles à marier firent ramoner leurs cheminées trois fois par mois, dans l’espérance qu’il en tomberait aussi quelque chose qui leur annoncerait un mari.
CHAPITRE VII
LA JEUNE FILLE ET SON SERIN.
L’aventure de la cheminée a fait tant de bruit que chacun veut voir le petit ramoneur qui a été pris pour le diable. Pierre, encore tout barbouillé de suie et de confitures, passe par les mains de tous les curieux; les dames le trouvent gentil, les veuves lui donnent une petite tape sur la joue, les servantes lui demandent tout bas ce qu’il a vu en roulant dans la chambre de mademoiselle Ducroquet, et à quelle place le docteur lui posait les ventouses. Pierre, tout surpris d’être ainsi fêté, répond, en souriant à tout le monde, qu’il est tombé sans regarder devant lui; que sa figure se collant sur le parquet, il a senti que c’était sucré, et qu’alors il n’a plus crié.