Après s’être longtemps occupé de mon frère, chacun lui donne quelque chose; et M. Boulette nous permet de coucher dans un petit coin de sa maison. Nous nous endormons en chantant, car nous sommes bien riches, nous possédons près de quarante sous; et Pierre me dit:—André, j’ai donc bien fait de passer par le trou de la cheminée et de me laisser tomber dans la chambre de cette dame?

A cela, je ne sais trop que répondre. Il me semble pourtant que j’ai mieux travaillé que mon frère, car j’ai parfaitement ramoné la cheminée de la cuisine, et je ne suis pas allé chez le voisin. Cependant c’est Pierre qui a été fêté, que tout le monde a voulu voir et questionner; c’est à lui que chacun a donné quelque chose, tandis que l’on n’a pas fait attention à moi. Est-ce que mon frère a mieux travaillé? Je n’y comprends rien, et je m’endors sans pouvoir me rendre raison de cela.

Le lendemain, nous quittons Pont-de-Beauvoisin, et nous prenons la route de Lyon. Mais nos sacs sont pleins de friandises que l’on a données à Pierre, nous avons avec cela quarante sous en réserve; cela nous semble suffisant pour arriver à Paris. Nous faisons le chemin gaiement. Tant que nous avons des provisions, mon frère n’est point fatigué; il avance en chantant, en faisant la roue, et ne se plaint plus de son talon. Souvent, lorsque nous nous asseyons pour manger, et que Pierre joue au lieu de se reposer, je tire de dessous ma veste le portrait de la belle dame, et je m’amuse à le considérer.—Si je rencontre cette dame-là à Paris, me dis-je alors, je la reconnaîtrai tout de suite... Je courrai après elle, et je lui dirai: Tenez, madame... voilà vot’ peinture qu’on a laissée chez nous.

Je me souviens aussi du monsieur borgne et de la jolie petite fille, et je suis persuadé qu’une fois à Paris, je rencontrerai bien vite ces gens-là.

Il ne nous survient point d’aventures jusqu’à Lyon: mais il était temps que nous arrivassions, notre grande fortune tirait à sa fin, et depuis longtemps nos sacs étaient vides. A l’aspect de cette belle ville, je dis à mon frère:—Là, nous allons travailler et gagner de l’argent.—Oui, oui, me répond Pierre; tu verras, André; je veux encore qu’on me donne tout plein de bonnes choses, et qu’on me trouve bien gentil.

Cette fois, ce n’est point à l’approche de la nuit que nous faisons notre entrée dans la ville, il n’est que sept heures du matin lorsque nous nous trouvons au milieu de ces rues qui nous paraissent autant de villes donnant les unes dans les autres. Il n’y a encore que peu de monde dehors; les marchands ouvrent leurs boutiques, les ouvriers vont à leur ouvrage, les gens riches sont encore livrés au repos, ou tâchent de trouver sur leur oreiller l’emploi d’une journée si longue pour les oisifs, et si courte pour l’homme laborieux. Nous ne pouvons admirer que la largeur des rues et la hauteur des maisons.—Allons, dis-je à mon frère, faisons-nous tout de suite entendre; et surtout, Pierre, ne fais plus tant de façons pour monter dans une cheminée.

Pierre me le promet. En effet, il paraît déterminé, et se met à crier comme moi de toutes ses forces:

—V’là des ramoneurs!

—Oh! oh! vous commencez de bonne heure, mes enfants, nous dit un vieux portier occupé à balayer le devant de sa maison, nous ne sommes qu’au premier octobre... on ne fera de feu qu’à la Toussaint... Cependant, comme ma femme veut me faire manger des beignets dimanche, je ne suis pas fâché que ma cheminée soit nettoyée. Quoique nous soyons assurés contre l’incendie, j’ai toujours aussi peur du feu; car enfin je puis être grillé la nuit... Je ne suis pas assuré, moi... Ma femme qui voulait l’autre jour que je fisse assurer Azor... parce qu’on jetait des boulettes dans le quartier. S’il fallait encore payer une assurance pour les bêtes, on n’y suffirait pas. Allons, viens, petit, tu vas me ramoner cela avec soin, entends-tu?

En disant ces mots, le vieux portier fait entrer mon frère dans sa maison.—Et moi? lui dis-je.—Ah! toi, tâche de trouver de l’ouvrage ailleurs... Je n’ai pas besoin de deux ramoneurs pour une cheminée.—Va toujours, dis-je à Pierre, je t’attendrai ici; si je suis quelque part, tu resteras contre ce banc.