Madame Durfort, c’était le nom de cette dame, avait été élevée fort sévèrement, n’allant ni au bal ni au spectacle, ne jouissant d’aucun de ces plaisirs que l’on permet à la jeunesse. Ce n’était qu’à trente-neuf ans que l’on avait jugé à propos de la marier et de la laisser maîtresse de se conduire suivant sa volonté; et, en effet, la jeune mariée de trente-neuf ans ne consulta jamais celle de son mari, soit qu’elle voulût se dédommager d’une contrainte un peu longue, soit qu’elle trouvât naturel de commander après avoir obéi. Madame Durfort s’empara sur-le-champ de l’autorité. On lui avait donné pour mari un petit homme qui avait six ans de moins qu’elle, et ne lui venait qu’au bout de l’oreille; joignez à cela le caractère le plus bénin et la voix la plus flûtée, vous jugerez que M. Durfort ne dut point imposer beaucoup de respect à sa femme. Au bout de huit jours de mariage, le pauvre homme tremblait devant elle, et ne parlait qu’après en avoir obtenu la permission, mais il avait reçu de son épouse l’ordre de dire partout qu’il était le plus heureux des hommes; et lorsque, dans une réunion, il ne l’avait pas répété trois ou quatre fois, sa femme s’approchait de lui et le pinçait pour lui faire lâcher la phrase de rigueur.

M. Durfort ne put supporter l’excès de son bonheur; il mourut au bout de cinq ans de ménage, en remerciant le ciel du présent qu’il lui avait fait. Cependant la veuve était fort mécontente du défunt, parce qu’il ne lui avait pas laissé d’enfants; elle répétait partout que ses parents lui avaient donné un mari trop petit, et qu’elle ne se remarierait qu’avec un homme de cinq pieds six pouces. Mais, soit que le bonheur de M. Durfort n’eût pas été bien apprécié, soit que peu d’hommes se jugeassent dignes de lui succéder, il ne se présenta personne pour remplacer le défunt. Madame Durfort, songeant que la condition qu’elle avait mise à un second hymen pouvait éloigner beaucoup de soupirants, et réfléchissant que les beaux hommes sont rares, commença par rabattre un pouce de ses prétentions. Au bout de quelque temps, elle disait partout qu’un homme de cinq pieds quatre pouces est encore fort agréable; bientôt elle pencha pour les tailles moyennes; elle convint ensuite qu’on pouvait être très-bien fait, quoique petit, et ajouta qu’en général les petits hommes ont plus de grâce que les grands. Mais tout cela ne fit pas arriver un seul soupirant; et madame Durfort, qui aurait fini par s’accommoder d’un nain, vit avec dépit qu’il fallait renoncer à l’espoir de retrouver un second mari, bien qu’elle eût laissé la taille ad libitum.

Forcée de rester veuve, et n’ayant point d’enfants, madame Durfort, qui avait besoin de gouverner quelqu’un, prit avec elle une de ses nièces, qu’elle promit de doter et de marier pourvu qu’on la laissât l’élever à sa fantaisie. Madame Durfort était riche, on lui confia la jeune Aglaé, qui n’avait alors que huit ans, et promettait d’être un jour fort jolie.

La jeune nièce tenait tout ce qu’elle avait promis: c’était une rose qui devait bientôt briller du plus vif éclat. Mais à quoi bon tant d’attraits, tant de fraîcheur! pauvre petite, à quelle tante cruelle t’avait-on confiée!... Madame Durfort, se rappelant qu’on ne l’avait mariée qu’à trente-neuf ans, avait l’intention de ne point donner un époux à sa nièce avant qu’elle n’eût la quarantaine, assurant que ce n’est qu’à cet âge qu’une jeune personne est capable d’entrer en ménage et de gouverner son époux.—Quelle folie, disait-elle souvent, de marier des enfants de dix-huit ou vingt ans!... et vous voulez que cela ait de la tête... que cela conduise une maison!... Voyez ce qui en arrive: ce sont alors les hommes qui sont les maîtres; ils mènent leurs femmes comme des enfants, et tout va de travers dans le ménage. Parlez-moi d’une demoiselle de quarante ans! cela sait ce que cela fait; le caractère est formé, on a de la fermeté, de l’aplomb!... on sait sur-le-champ répondre à un mari. Ah! si M. Durfort vivait encore, il vous dirait qu’au bout de huit jours de mariage je lui faisais l’effet d’être sa femme depuis vingt ans.

La petite nièce ne répondait rien à sa tante; mais à quinze ans son cœur commençait à soupirer, et il lui semblait qu’elle aurait beaucoup de peine à attraper la quarantaine sans mourir d’ennui. Car madame Durfort élevait Aglaé comme elle l’avait été elle-même, ne la menant ni au bal ni à la promenade, lui interdisant toute société; elle faisait payer à la pauvre petite tout l’ennui qu’elle avait éprouvé jadis. C’est ainsi que se vengent les âmes étroites: il faut que des êtres innocents souffrent du mal qu’on leur a fait; tandis que les cœurs généreux se dédommagent des chagrins qu’ils ont soufferts en faisant des heureux et en répandant des bienfaits.

Madame Durfort avait soixante ans lorsque sa nièce entra dans sa seizième année. Vainement quelques personnes raisonnables voulurent faire entendre à la tante d’Aglaé qu’en persistant à ne marier sa nièce qu’à quarante ans, c’était probablement renoncer au plaisir de la voir entrer en ménage; madame Durfort, qui croyait sans doute qu’à soixante ans on ne vieillit pas aussi vite qu’à seize, répondait constamment:—Je marierai ma nièce quand elle aura l’âge que j’avais en épousant M. Durfort.

Mais le bon La Fontaine a dit:

Un excès de témérité
Vaut souvent mieux qu’un excès de prudence.

La jeune Aglaé s’ennuyait de passer une vie si triste, et son ennui redoublait en songeant qu’elle avait encore vingt-quatre ans à faire. Enfermée dans sa petite chambre, dont la porte donnait sur le carré, auprès de celle de l’appartement de sa tante, la pauvre enfant soupirait sur son tambour à broder ou sur son canevas de tapisserie. Pas un livre amusant pour la distraire. Madame Durfort n’aurait pas vu sans frémir un roman entre les mains de sa nièce, et les romans de chevalerie lui semblaient encore plus dangereux que les autres; car monsieur Amadis, monsieur Tancrède et monsieur Roland parlent sans cesse d’amour, et d’une manière à tourner la tête d’une jeune innocente qui ne sait pas que les amants d’aujourd’hui ne ressemblent point aux chevaliers d’autrefois. La jeune fille n’avait pour toute lecture que le Cuisinier bourgeois; encore madame Durfort avait-elle coupé le chapitre concernant les chapons, parce que la manière dont on engraisse ces pauvres bêtes pouvait donner à sa nièce des idées mélancoliques.

Lorsque Aglaé se hasardait à dire à sa tante:—Il me semble que je serai vieille à quarante ans.—Qu’appelez-vous vieille? s’écriait madame Durfort en lui lançant des regards furibonds; est-ce que j’étais vieille, moi, mademoiselle, quand je me suis mariée? Est-ce que je n’étais pas alors dans tout l’éclat de ma beauté?... fraîche, superbe, éclatante? Mais, à entendre ces morveuses, on n’est plus jeune à cinquante ans. Cela fait pitié, en vérité. Lisez, péronnelle, lisez l’histoire de nos premiers parents.—Mais, ma tante, vous ne me laissez lire que la manière de faire les sauces.—C’est ce qu’une demoiselle peut apprendre de plus nécessaire, et votre mari vous en saura gré.—Mais que dit-elle donc, l’histoire de nos premiers parents?—Elle dit, mademoiselle, que la femme d’Abraham avait quatre-vingt-dix ans lorsqu’elle fit la conquête du Pharaon d’Égypte, et que la belle Judith en avait plus de soixante lorsqu’elle tourna la tête à Holopherne; d’après cela, mademoiselle, il me semble qu’à quarante ans on peut bien trouver encore des maris.