A cela Aglaé ne trouvait rien à répondre; elle se contentait de retourner soupirer dans sa chambre jusqu’à ce que sa tante l’appelât pour faire une partie de loto, seule récréation que l’on se permît quelquefois.

Cependant un jeune officier à la demi-solde, qui logeait depuis quelques jours dans la même maison que la tante et la nièce, aperçut un matin la jolie Aglaé accrochant à sa fenêtre la cage de son serin. La pauvre petite parlait à son oiseau, elle tâchait de le faire chanter; mais elle-même paraissait si triste, qu’elle aurait eu besoin d’un maître, et la manière mélancolique dont elle disait: Petit fils, petit mignon! aurait ému le cœur le plus indifférent. On doit penser que le jeune officier n’y fut pas insensible: la figure d’Aglaé l’avait intéressé; sa fenêtre, plus haute d’un étage, dominait sur la chambre de la jeune fille, dont la croisée était, il est vrai, presque toujours fermée. Cependant le jeune homme passait tout son temps à la sienne, dans l’espérance d’apercevoir sa voisine. Il n’y a rien de si dangereux pour les jolies filles que le voisinage d’un officier en non-activité; un guerrier, pour plaire, passe aisément des combats les plus rudes aux occupations les plus futiles: ainsi Hercule filait aux pieds d’Omphale, Antiochus s’habillait en Bacchus pour séduire Cléopâtre, Renaud chantait pour Armide, François Ier faisait des vers pour la belle Ferronnière, et le preux Bayard lui-même maniait quelquefois une aiguille tout en soupirant près de madame de Randan.

Ainsi notre jeune officier, après avoir battu les ennemis de son pays, passait des journées entières à crier au serin de sa voisine: Baisez, petit fils; baisez, petit mignon.

Aglaé, qui n’ouvrait sa fenêtre qu’une fois le matin, pour accrocher la cage lorsqu’il faisait du soleil, et une fois le soir pour rentrer son serin, fut quelque temps sans remarquer son voisin; mais un jour qu’elle venait, comme à son ordinaire, de placer la cage, et qu’elle restait pensive devant Fifi, elle entendit une voix bien tendre qui répétait avec expression: Baisez donc, petit fils; baisez, petit mignon. Elle lève alors les yeux et aperçoit la figure de son voisin, qui n’avait rien d’effrayant. Cependant elle referme brusquement sa fenêtre, parce qu’elle est toute honteuse; mais ensuite elle se rapproche et soulève un petit coin du rideau, afin de savoir quelle physionomie a ce monsieur dont la voix est si douce.

C’est un jeune homme: il est très-bien; des cheveux bruns, des yeux bleus, un sourire fort agréable, et puis une paire de jolies petites moustaches bien noires, qui donnent beaucoup de caractère à sa figure. Aglaé a vu tout cela d’un coup d’œil, et elle reste toujours là, tenant un petit coin du rideau, et à chaque minute elle regarde encore le voisin, et elle se dit:—Ah! que c’est gentil, des moustaches! Ah! je voudrais bien en avoir aussi, si j’étais garçon!... Je suis sûre que cela m’irait bien. Et mademoiselle Aglaé passerait volontiers sa journée à tenir un coin du rideau pour regarder en face. Sa tante l’appelle; il faut quitter sa fenêtre: quel dommage! mais on s’y mettra le lendemain. Pauvre petite, quel plaisir elle trouve à regarder le voisin! Ah! madame Durfort, vous auriez bien dû mettre votre nièce en garde contre les moustaches.

Le soir, lorsqu’on retire la cage, on ne voit pas le voisin, c’est l’heure de son dîner. Mais le lendemain matin on ne manque pas d’accrocher Fifi, et on s’est déjà assurée que le jeune homme est à sa croisée; on n’ose pas encore le regarder; mais on parle un peu plus longtemps à son serin, et on entend le voisin qui lui parle aussi. Aglaé devient rouge et embarrassée, elle n’en est que plus jolie: l’embarras de l’innocence a quelque chose de si séduisant! Il n’est pas donné à toutes les belles d’avoir cette aimable gaucherie; il en est qui veulent encore l’imiter, mais ce sont de ces choses qui ne s’apprennent point.

Aglaé referme sa fenêtre plus lentement cette fois, mais sans regarder en face; elle compte s’en dédommager en soulevant un coin du rideau... Mais sa tante l’appelle pour travailler. Quel ennui! et que la journée sera longue jusqu’au lendemain!

Le jeune homme s’est bien aperçu qu’on l’a remarqué, et quoiqu’on ne l’ait point encore regardé la fenêtre ouverte, il devine qu’on l’a examiné sous le rideau. Une jeune fille se trahit par ses manières, par ses moindres gestes, et lors même qu’elle veut feindre l’indifférence, il y a dans toute sa personne quelque chose qui dément ses yeux ou ses paroles; l’amour est pour elle un sentiment si doux, si exclusif, qu’il s’identifie avec tout son être; on le reconnaît dans ses actions, dans sa démarche, dans son silence même; et tous les efforts qu’elle fait pour le cacher ne servent souvent qu’à le mieux faire paraître.

Aglaé n’est plus la même; en parlant à son serin, elle est plus gaie, plus vive. Elle fait la conversation avec l’oiseau, qui n’a jamais été aussi bien soigné, et qui se voit maintenant bourré de biscuits, de sucre, de graine et de mouron. Comme ces petites niaises se forment vite!—Qu’il est beau! qu’il est gentil, Fifi! dit la jeune fille, en mettant l’oiseau à la fenêtre. Et le voisin répond:—J’aime bien ma maîtresse... Elle est bien jolie! baisez maîtresse, baisez vite!...—M’aimes-tu bien, Fifi?—Oui, oui, oui, oui.—Si j’ouvrais la cage, tu t’envolerais, pourtant!—Non, non, je veux rester avec toi! Jamais voler auprès d’une autre!...—Cher Fifi!...

Et mademoiselle Aglaé avait l’air de croire que c’était son serin qui lui répondait; pour une innocente, ce n’était pas maladroit. Des serins qui tiendraient une telle conversation se vendraient en France un prix fou; et l’oiseau bleu n’était qu’un idiot auprès du serin de mademoiselle Aglaé.