CHAPITRE VIII
PIERRE FAIT ENCORE DES SIENNES.

Depuis que, par l’intermédiaire de l’oiseau, on commençait à s’entendre, la petite nièce avait risqué quelques regards; elle avait rencontré ceux du jeune homme, continuellement attachés sur elle, quoiqu’il eût l’air de ne parler qu’au serin. Il avait fait un profond salut, auquel on avait répondu par une légère inclination de tête. Puis on avait repris la conversation avec Fifi, que l’on mettait à la fenêtre, n’importe le temps qu’il faisait.

Mais ces doux entretiens étaient bien courts, parce que la tante, qui ne concevait pas qu’on fût si longtemps pour accrocher une cage, grondait sa nièce lorsqu’elle n’arrivait pas aussitôt qu’à l’ordinaire; et la petite, que l’amour tourmentait sans cesse, et qui ne pouvait plus passer une journée sans retourner à sa fenêtre, s’écriait à chaque instant:—Ah! ma tante, il pleut... il faut que j’aille rentrer Fifi...—Non, mademoiselle, il ne pleut pas...—Ma tante, je vous assure qu’il va faire de l’orage. Ce pauvre Fifi, il a si peur de l’orage! Je suis sûre qu’il ne sait où se cacher maintenant... Voyez-vous comme le temps devient noir... On n’y voit plus clair.

La tante, ennuyée de ces lamentations, permettait quelquefois que l’on allât retirer le serin, mais un moment après; Aglaé disait:—Ah! il fait beau maintenant! voilà l’orage dissipé.—Je le crois bien! vous avez rêvé qu’il en faisait!—Ah! le beau soleil... Ma tante, voulez-vous que j’aille remettre Fifi à la fenêtre?...—Non, mademoiselle, je ne le veux pas. En vérité, vous me faites tourner la tête avec votre serin. Au lieu de vous occuper de votre broderie, de votre tapisserie, c’est Fifi qu’il faut rentrer, c’est Fifi qu’il faut sortir!... Le matin, on n’en finit pas d’arranger Fifi! Si cela continue, je vous préviens que je donnerai la volée à votre oiseau.—Ah! ma tante, j’en mourrais de chagrin! Je n’ai que cela pour m’amuser!—Qu’est-ce à dire, mademoiselle, je vous trouve bien impertinente!... Et qu’avez-vous besoin de vous amuser? est-ce qu’une jeune fille bien élevée s’amuse? Croyez-vous que jusqu’à l’âge de trente-neuf ans, que je me suis mariée, je me sois amusée, moi? Non, mademoiselle, et même, étant mariée, je ne m’amusais jamais, ni M. Durfort non plus. Mais ces demoiselles, cela ne songe qu’au plaisir!...

Aglaé se taisait, et n’osait plus parler de Fifi pendant la journée, mais on s’en dédommageait le lendemain matin. En ayant l’air de s’adresser à l’oiseau, on se comprenait, on se répondait, et le jeune officier savait dans quelle triste position se trouvait la petite nièce.

—Hélas! disait Aglaé en regardant la cage, je suis bien malheureuse, mon cher Fifi, on ne veut me marier qu’à quarante ans! et je n’en ai que seize encore!...—Mais c’est affreux!... c’est une barbarie! Laisser se faner une aussi jolie fleur, lui faire perdre son printemps dans la retraite! la priver de tous les plaisirs de son âge!... A quarante ans, au lieu de songer à plaire, une femme commence à remplacer l’amour par l’amitié, la folie par la sagesse, la coquetterie par la raison. Et c’est alors que l’on veut seulement vous permettre d’aimer! Ah! n’écoutez pas une tante si cruelle, cédez aux lois de la nature, aux mouvements de votre cœur; le printemps est la saison de l’amour, du plaisir; aimez, charmante Aglaé, aimez avant que les rides, la raison, les années ne viennent fermer votre cœur à ce sentiment si doux. N’est-ce pas pour inspirer l’amour que vous avez tant d’attraits, de grâces, de fraîcheur? Ne vous a-t-on créée si belle que pour être privée des hommages que l’on doit à la beauté? Partagez le sentiment que vous faites naître, et croyez à l’amour de celui qui jure de n’adorer jamais que vous.

C’était le serin qui parlait ainsi, et Aglaé avait répondu en balbutiant et en donnant son doigt à baiser à l’oiseau:—Moi, je veux bien t’aimer, Fifi, ce n’est pas ma faute si je ne sors pas et si on m’enferme tous les soirs à dix heures.

Après un pareil aveu, le jeune officier n’avait plus qu’à agir pour tâcher de se rapprocher de sa belle; car il ne comptait pas se borner à faire le serin à la fenêtre. Mais comment parvenir près de la petite nièce, que la tante ne laissait pas sortir un seul instant dans la journée, et qu’elle enfermait tous les soirs dans sa chambre? Si la croisée du jeune homme avait été plus rapprochée, on aurait pu placer une planche et se laisser glisser, à l’imitation des montagnes russes? mais il y avait près de seize pieds d’intervalle, et on ne trouve pas dans son appartement une planche de seize pieds. C’était la clef de la chambre d’Aglaé qu’il fallait tâcher de se procurer, et Fifi répétait tous les matins à sa maîtresse:

—Donne la clef, donne vite!... Cherche la clef de la cage; ou bien:—Ouvre-moi la porte, pour l’amour de Dieu!

Mademoiselle Aglaé, qui, quelques semaines auparavant, n’osait pas mettre sa jarretière devant une glace, de crainte d’apercevoir le diable ou autre chose, trouva moyen, au bout de quelques jours, de prendre la clef placée dans le sac à ouvrage de sa tante, qui venait de lui demander ses lunettes. La petite niaise a glissé la bienheureuse clef dans sa poche, puis elle court retirer son serin de la fenêtre, parce qu’il fait beaucoup de vent et qu’il y a beaucoup de nuages rouges au ciel. En prenant vivement la cage, on a appelé Fifi à plusieurs reprises; le jeune officier, qui est toujours aux aguets, paraît à sa croisée et voit tomber une clef dans la cour. Aussitôt il est en bas, il s’en saisit; Aglaé referme sa fenêtre, et revient près de sa tante en disant que, pour sûr, le temps changera dans la nuit; mais la tante n’écoute pas sa nièce, elle est occupée à chercher la clef qu’elle croit avoir perdue, et la petite lui dit d’une voix bien calme:—Que cherchez-vous donc, ma tante?—Ce n’est rien, ce n’est rien, mademoiselle, répond madame Durfort, qui se dit en elle-même:—N’apprenons pas à cette petite que j’ai perdu la clef de sa chambre, car elle pourrait la garder si elle la trouvait; mais j’en ai une seconde, elle ne se doutera de rien.