Le soir, à son heure ordinaire, madame Durfort fait rentrer sa nièce, et l’enferme à double tour. En entendant la clef tourner dans la serrure, la petite est toute saisie, elle craint de s’être trompée, le matin, en ayant cru prendre la clef de sa chambre; car elle ignore que sa tante en possède une seconde; et ce pauvre Fifi, qui est descendu si vite pour la ramasser, que va-t-il dire tout à l’heure? Il croira peut être qu’elle se moque de lui, qu’elle ne l’aime point. Cette pensée désole Aglaé; elle s’assied sur une chaise et se met à pleurer. Il est si cruel d’être trompé dans son attente, et l’on aurait eu tant de plaisir à causer un peu avec Fifi!

Mais bientôt quelqu’un monte doucement l’escalier, puis s’arrête devant sa porte, puis met une clef dans la serrure. O bonheur! cette clef tourne, la porte s’ouvre... Aglaé pousse un cri de joie: elle vient d’apercevoir les petites moustaches de Fifi.

Ce que dit un amant qui se voit enfin seul avec sa maîtresse sera facilement deviné par ceux qui ont aimé ou qui aiment encore; quant aux êtres indifférents, ils n’y comprendraient rien. D’ailleurs il y a en amour des lieux communs qui n’ont du charme que pour ceux qui les emploient.

J’aime à penser que le jeune officier ne voulait que causer d’un peu plus près avec sa jolie voisine, et qu’Aglaé ne voyait aucun mal à écouter celui qui faisait si bien répondre son serin. Sans doute ils furent tous deux un peu bavards, car la conversation se prolongea jusqu’à sept heures du matin; mais la tante ne venait jamais qu’à huit heures et demie ouvrir à sa prisonnière; cependant, par prudence, à sept heures on mit Fifi à la porte.

Il y avait quinze jours que ces doux entretiens se succédaient. Rien ne semblait devoir troubler le bonheur des deux amants; la tante n’avait aucun soupçon, elle était même plus satisfaite de sa nièce, qui s’occupait moins de son serin dans la journée, par la raison qu’elle pouvait lui parler la nuit. Qui se serait attendu que l’arrivée de deux petits Savoyards détruirait le bonheur de ces pauvres jeunes gens? Mais tout se tient, tout s’enchaîne. C’est le chapitre des ricochets! une cérémonie oubliée en Allemagne peut faire prendre les armes à toute l’Europe, et une révérence manquée en Chine peut mettre l’Asie en cendres; mais laissons le chapitre des ricochets, il nous mènerait trop loin.

On a déjà deviné, sans doute, que c’est dans la cheminée de la jeune Aglaé que mon frère a passé en sortant de celle du portier; il n’était que sept heures du matin. Les jeunes gens avaient causé comme à l’ordinaire, et causaient peut-être encore, lorsque Pierre, arrivé près de l’âtre, se laisse tomber comme une masse, puis se roule dans la chambre en criant de toutes ses forces.

A ce bruit inattendu, Aglaé perd la tête; elle croit que c’est sa tante qui vient d’entrer dans sa chambre, et pousse des cris de fureur, parce qu’elle l’a vue causer avec Fifi. Elle se roule, se cache sous ses draps, sous sa couverture, et le jeune homme, passant par-dessus mon frère, qu’il ne voit pas, se jette contre la porte au moment où la tante accourt en camisole, en bonnet de nuit, attirée par le bruit que fait M. Pierre.

En se trouvant nez à nez avec le jeune officier, la vieille tante pousse un cri:

—Un homme chez ma nièce!... ah! quelle horreur... quel scandale!... Qui êtes-vous?... d’où venez-vous? que faisiez-vous?

L’amant ne répond qu’en faisant faire une pirouette à la tante, puis descend quatre à quatre les escaliers. Madame Durfort, qui n’a point fait de pirouettes depuis le jour de ses noces, perd l’équilibre, et se laisse choir sur le carré, dans un désordre qui ne ressemble point à un effet de l’art. Les voisins, attirés par les cris de mon frère et de la vieille tante, sortent de chez eux pour savoir ce qui se passe. Les hommes s’empressent de relever madame Durfort, les cuisinières demandent ce qui est arrivé; le vieux portier accourt avec son balai à la main. La tante continue de pousser des exclamations; et mon frère, voyant que cela ne l’avance à rien de se rouler, et qu’il n’y a pas dans toutes les chambres de la liqueur répandue sur le parquet, se relève, et se met à danser la savoyarde en poussant des you! piou, piou! et en battant des mains.