Aglaé, qui ne comprend rien à cette musique, se décide à se lever, et commence par donner une paire de soufflets au Savoyard qui se permet de danser ainsi dans sa chambre. Pierre, qui s’attendait à recevoir des gâteaux, reste tout saisi. Dans ce moment, la tante entre chez sa nièce, suivie du portier et de quelques cuisinières; Aglaé feint d’ignorer le motif de la colère de sa tante, et montre le petit ramoneur qui est arrivé là sans qu’elle sache par où. Mais le portier reconnaît mon frère; il le prend par les oreilles, et le fait sortir de la chambre en lui demandant ce qu’il fait là, lorsque depuis une heure il le cherche dans sa cheminée.
Pierre, qui a déjà reçu des soufflets et qui se sent tirer les oreilles, descend les escaliers en pleurant; arrivé dans la cour, il est arrêté par le jeune officier qui feint de descendre de chez lui et de s’informer de la cause du tumulte, mais qui applique une demi-douzaine de coups de pied à mon frère en lui disant:—Ah! petit drôle! tu t’amuses à descendre par les cheminées!... Tu mets toute une maison sens dessus dessous! Tu fais lever les tantes à sept heures du matin! Tiens, voilà pour t’apprendre à te tromper de cheminée... Et si je te rencontre encore, je te coupe les deux oreilles.
Après avoir tiré vengeance de mon frère, le jeune homme rentre chez lui. Les cuisinières, qui croient qu’il ne s’agit que d’un ramoneur qui s’est trompé de cheminée, retournent à leur ouvrage. Mais madame Durfort n’a pas oublié le jeune homme qu’elle a vu sortir de chez sa nièce, et qui lui a fait faire cette pirouette qui l’a étendue sur le carré; devant le monde, elle ne dit rien à Aglaé; mais en tête-à-tête elle lui demande quel est cet audacieux qui sortait de chez elle; Aglaé feint le plus grand étonnement, et jure à sa tante qu’elle ne l’a pas vu; elle finit en disant que, puisqu’il est tombé dans sa chambre un ramoneur, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il soit tombé aussi un jeune officier; la tante ne répond rien à cela; mais, pour qu’il ne tombe plus personne chez sa nièce, elle la fait coucher à côté d’elle, ne lui laisse plus faire un pas seule, et, malgré tout ce que peut dire la jeune fille, on donne la volée à Fifi.
J’attendais mon frère dans la rue, assis sur le banc que je lui avais désigné; j’avais depuis longtemps fini mon ouvrage, et je ne concevais pas ce qui pouvait le retenir, lorsque tout à coup je le vois arriver tout en larmes, les yeux gonflés et portant une de ses mains à un endroit où il paraît souffrir.
—Eh ben! qu’as-tu donc, Pierre, que t’est-il arrivé? lui dis-je en courant à lui. Mais il me prend par la main et me tire en me disant:—Viens, André, viens vite... Allons-nous-en... ne restons pas dans cette ville...—Pourquoi donc partir si vite?... Qui te fait ainsi pleurer?...—Viens, mon frère... sauvons-nous... ou l’on me couperait les oreilles!...—On te couperait les oreilles?...—Viens donc, mon frère... Je ne veux pas rester ici.
Pierre m’entraîne toujours; nous voilà loin de Lyon, et il regarde encore en arrière pour voir si l’on ne nous suit pas.
CHAPITRE IX
NOTRE ARRIVÉE A PARIS.—ÉVÉNEMENT IMPRÉVU.
Ce n’est qu’à plus de deux lieues de Lyon que Pierre, un peu remis de sa frayeur, consent à s’arrêter et à me répondre.
—Pourquoi pleurais-tu? que t’a-t-on fait? lui dis-je.—Mon Dieu, André, je ne sais pas ce que tous ces gens-là avaient contre moi; j’ai voulu faire comme chez le pâtissier: il n’y avait pas de trou à la cheminée, je suis entré par en haut dans un autre tuyau; puis, quand j’ai été en bas, je me suis roulé en criant... comme j’ai fait chez cette dame... et je disais: On va me donner des gâteaux et des gros sous... eh ben! pas du tout: une demoiselle m’a donné des soufflets, le vieux qui tenait un balai m’a tiré les oreilles, et puis, dans la cour, un monsieur à moustaches m’a donné des coups de pied... ici... en me disant qu’il me couperait les oreilles s’il me revoyait!...—Mon pauvre frère!...—Dis-moi donc, André, pourquoi les autres m’ont-ils caressé là-bas?... et pourquoi ai-je été battu à Lyon pour avoir fait la même chose?—Je n’en sais rien; mais, vois-tu, Pierre, il ne faut plus t’amuser à changer de cheminée quand tu iras ramoner quelque part. Moi, je n’ai pas eu de compliments à Pont-de-Beauvoisin, mais aussi je n’ai pas reçu de coups à Lyon, et on m’a payé mon ouvrage. Tiens, mon frère, fais comme cela, cela vaut mieux.
Pierre me promet d’être plus sage dorénavant et de descendre par la même cheminée où il aura monté. Nous continuons notre route; nous avons hâte d’arriver à Paris: on nous a tant parlé de cette grande ville! Mon frère ne rêve que marionnettes, sauteurs, lanternes magiques; moi, je porte la main au portrait qui est caché sous ma veste, et je pense au monsieur borgne, à la jolie petite fille; je suis tout fier de pouvoir leur rapporter le bijou qu’ils ont laissé dans notre chaumière, et je crois que je vais les rencontrer dès que je serai à Paris.