Il ne nous arrive plus rien d’extraordinaire en route; quand nous sommes employés dans les villes où nous passons, Pierre ne va plus tomber dans les cheminées voisines de celle qu’il a ramonée. Le peu que nous gagnons nous suffit pour continuer notre voyage. Enfin nous en apercevons le but... Les édifices immenses de la grande ville se dessinent au loin dans l’espace. Cette vue ranime notre courage.—C’est Paris! nous écrions-nous mon frère et moi; c’est là qu’on gagne beaucoup d’argent!... c’est là qu’on s’amuse!... qu’on voit des spectacles!... des marionnettes!... qu’on mange de bonnes choses et qu’on fait fortune!...
Et nous nous mettons à danser, Pierre et moi, nous jetons notre bonnet en l’air, nous poussons des cris de joie!... Il nous semble qu’une fois à Paris, tout doit nous réussir, et qu’il suffit d’habiter cette ville pour être heureux!... Mais je n’ai encore que huit ans, et mon frère n’en a que sept.
Avant de faire notre entrée dans Paris, je crois utile de faire encore un petit sermon à mon frère.—Pierre, lui dis-je, souviens-toi de ce que nous a dit notre bon père: dans cette grande ville, il n’y a pas que des honnêtes gens, il y a aussi des fripons et des voleurs; c’est dommage, mais il paraît que ça ne peut pas être autrement. Il y a des gens qui se moquent de ceux qui arrivent de leur pays, qui leur font tout plein de tours et qui leur prennent leur argent. On ne nous prendra pas notre argent, parce que nous n’en avons point; on ne se moquera peut-être pas de nous, parce que nous ne sommes que des enfants, cependant il faudra faire attention, et ne pas croire à tout ce qu’on nous dira, entends-tu, Pierre?—Oui! oui!... oui!... Oh! tu sais bien que je ne suis pas bête!...
Je n’étais pas bien certain de cela, mais je ne voulais pas le dire à Pierre. Nous voici enfin dans Paris. Quel singulier effet produit sur nous l’intérieur de cette ville immense! car nous étions entrés à sept heures du matin dans un des faubourgs de Lyon, et nous en étions sortis au bout d’une heure, sans regarder derrière nous. Ici, quelle différence! il est trois heures de l’après-midi lorsque nous nous trouvons dans Paris; c’est l’heure où chacun fait ses affaires. Les rues sont encombrées de monde; les voitures circulent avec rapidité et se croisent autour de nous. Les boutiques sont dans tout leur éclat, les marchands ambulants crient et mêlent leurs voix à celles des marchands de légumes, des porteurs d’eau, des ventes à prix fixe; les orgues se font entendre d’un côté; de l’autre, c’est le violon d’un aveugle; un peu plus loin, ce sont des chanteurs qui s’accompagnent avec des guitares. Je tire Pierre pour le faire avancer... Il ouvre de grands yeux... Il reste la bouche béante... ses yeux ne peuvent suffire à tout ce qu’il aperçoit. Je suis à peu près comme lui; cependant, je veux tâcher d’avoir l’air moins bête. Nous sommes tout étourdis du bruit des voitures et des cris:—A trois sous et demi, choisissez dans la boutique; à trois sous et demi!—A l’eau! à l’eau!—Deux pièces pour quinze sous!... voyez, messieurs et dames!... des couteaux, des ciseaux, des lotos, des jeux de dominos!...—Régalez-vous, mes enfants, ils sont tout chauds, ils sortent du four!—Des chaînes pour les montres, messieurs; assurez vos montres!—Voulez-vous les règles du jeu de piquet et de l’écarté?—Je vais vous chanter la complainte de ce fameux criminel très-connu dans Paris, qui a empoisonné toute sa famille, sur l’air: C’est l’amour! l’amour! l’amour!—Voilà le restant de la vente!—A tout coup l’on gagne; tirez, mademoiselle! etc., etc.
Plus nous avançons, plus le bruit augmente, et plus nous sommes entourés de gens qui vont et viennent. Déjà Pierre a été jeté deux fois par terre, parce qu’il s’arrête pour regarder dans les boutiques, et qu’alors il ne voit pas devant lui et ne se range pas pour laisser passer le monde. Il va encore se cogner le nez contre un beau monsieur, habillé comme un seigneur, qui a des bottes bien luisantes, un habit bleu avec des boutons qui brillent comme des miroirs, un pantalon bien plissé, des cheveux bien frisés, une cravate qui a l’air d’être en carton, et des gants comme un marié. Le beau monsieur repousse mon frère en s’écriant:
—La peste étouffe le Savoyard! le petit drôle m’a tout sali le genou! On ne peut plus marcher dans Paris sans être assailli par cette canaille!
Mon frère s’est sauvé de l’autre côté de la rue, et en regardant si le beau monsieur ne le poursuit pas, il va se jeter sur l’éventaire d’une marchande d’oranges et fait rouler la marchandise sur le pavé.
—Prends donc garde, Savoyard! s’écrie aussitôt la marchande. Est-ce qu’il ne voit pas clair, ce petit imbécile! qu’il vient se jeter à corps perdu sur ma boutique?... Ramasse-moi bien vite mes oranges, et s’il y en a une de gâtée, tu me la payeras.
Je m’empresse d’aller aider mon frère à ramasser les oranges, et je l’emmène en lui disant:—Fais donc attention, Pierre, regarde donc devant toi... Mais Pierre est tellement étonné de tout ce qu’il voit, qu’il ne sait où il en est. Il me montre du doigt ce qui le frappe. Tiens, André, les beaux habits... les beaux miroirs... les belles chaises... C’est pour de vrai tout ça, n’est-ce pas, André?
J’ai de la peine à tirer Pierre de devant la boutique d’un pâtissier. Bientôt mon frère me tire doucement par ma veste en me disant tout bas:—André, as-tu douze sous?—Non, pourquoi cela?—Est-ce que tu n’entends pas? Tiens, v’là un petit monsieur qui vend douze cents francs pour douze sous... Faut les acheter, André, et puis nous irons chez le pâtissier nous régaler.—Laisse donc, Pierre, c’est pour se moquer de nous que ce monsieur crie ça... Tu sais bien que je t’ai averti qu’à Paris on faisait tout plein de tours...—Bah! tu crois que c’est pour rire!—Est-ce qu’on peut vendre douze cents francs pour douze sous?... Ah! il faut qu’il nous croie bien bêtes!...