Nous voici devant la boutique d’un marchand d’estampes; nous restons près d’une heure en admiration devant toutes ces images, jamais nous n’avons rien vu de si joli; ce n’est pas sans peine que nous nous décidons à quitter cette boutique. Mais un peu plus loin, beaucoup de monde est rassemblé devant une petite maison de toile, et Pierre y court en criant:—Ah! André... un chat! Polichinelle! le diable!

Je suis mon frère: nous sommes devant un spectacle de marionnettes, dans lequel un chat fait le compère de Polichinelle et se bat avec Rotomago. J’admire la patience de ce pauvre chat, mais cela ne me surprend pas, car on m’a dit qu’à Paris on voyait des bêtes si adroites!... Ce spectacle attire beaucoup de monde; nous sommes entourés de curieux: ce sont des bonnes qui font voir le chat à des enfants tout en causant avec des soldats; ce sont des demoiselles qui regardent souvent derrière elles. Comme les jeunes filles ont l’air aimable à Paris! Et puis voilà des messieurs qui viennent se placer derrière ces demoiselles et qui leur marchent sur les talons... ça n’est pas poli, cela. Ah! j’en vois un qui glisse sa main sous le tablier d’une jeune fille... J’ai envie de crier: Au voleur! Mais la jeune fille se retourne, et le regarde en souriant; il paraît que c’est un monsieur de sa connaissance.

Enfin le chat est vainqueur, le diable disparaît, non dans les entrailles de la terre, mais au fond de la maison de toile, qui s’ébranle et va un peu plus loin amuser les passants. Je prends Pierre par le bras, et nous nous remettons en marche. Nous ne savons pas encore où nous irons, ni ce que nous demanderons; mais Paris nous offre tant de merveilles, qu’il nous semble naturel de donner le premier moment au plaisir d’admirer toutes ces belles choses qui frappent nos yeux. Cependant, parmi tout ce monde qui se croise devant moi, je cherche le monsieur qui a passé une nuit chez nous, et la belle dame dont j’ai le portrait; je cherche aussi la jolie petite fille... Mais je ne les vois point, et je commence à penser qu’il ne me sera pas aussi facile de les rencontrer que je le croyais avant d’être dans Paris.

—Mon Dieu, que c’est grand! me dit Pierre à mesure que nous parcourons la ville. Dis donc, André, on pourrait bien se perdre ici!—Certainement. Ça n’en finit pas ici!... Ah! tiens, v’là des arbres... C’est une promenade! Viens de ce côté; c’est encore plus joli, et nous n’aurons pas toujours ces voitures sur notre dos.

Nous gagnons les boulevards, car ce sont eux que je viens d’apercevoir. Il y a déjà bien longtemps que nous marchons, mais nous ne sentons pas la fatigue, tant nous sommes occupés de ce que nous voyons. Ici ce sont des bagues en or, des épingles en brillants à deux sous pièce.—Achetons-en, me dit tout bas Pierre.—Non, mon frère; c’est encore une attrape, c’est pour se moquer de nous. Un peu plus loin un monsieur, placé à la porte d’une petite maison de bois, frappe une toile avec une baguette en criant que le fameux Antiantocolophage va avaler des serins, des anguilles, des épées et des sabres pour la modique somme de deux sous. Pierre veut entrer voir cela.—N’y allons pas, lui dis-je, c’est encore pour se moquer du monde qu’on dit cela. Souviens-toi donc que nous sommes à Paris.

J’ai bien de la peine à retenir Pierre, qui, avec sept sous que nous avons en poche, voudrait tout voir et tout acheter. Mais où court ce monde? pourquoi cette musique? Nous suivons le torrent: nous apercevons un cabriolet arrêté au milieu d’une grande place, et dans ce cabriolet, qui est découvert, un monsieur en habit rouge, galonné en or, coiffé en poudre, avec une grosse queue, ayant une culotte de nankin avec des bottes à la hussarde et deux chaînes de montre auxquelles pendent de grosses boules rouges.

Derrière ce beau monsieur sont deux hommes qui ont la figure noire comme des nègres, quoiqu’ils aient les mains comme tout le monde. Ces deux hommes sont habillés d’une façon singulière: ils ont des pantalons larges comme des jupons, de petites vestes de soie puce, des ceintures brodées, et sur la tête quelque chose de roulé comme un mouchoir; ce sont eux qui font cette musique que nous entendions de loin. L’un a un cor de chasse, l’autre une clarinette; sur leur tête sont attachés des triangles avec des sonnettes, et devant eux sont deux gros tambours sur lesquels ils frappent avec des baguettes fixées à leurs genoux. Comme ces deux messieurs ne restent pas un moment en repos et qu’ils font constamment aller leur tête, leurs genoux et leur bouche, cela produit un effet superbe et étourdissant. Pierre, qui n’avait jamais entendu une aussi belle musique, se sent électrisé; parvenu contre le cabriolet, il se met à danser la savoyarde en poussant des you! you! et des piou! piou! mais un de ces messieurs à figure noire prend un énorme fouet et en distribue quelques coups à Pierre pour le faire tenir tranquille.

—Tu vois bien, dis-je tout bas à Pierre, qui fait la grimace en regardant le musicien qui l’a fouetté, ce n’est pas pour nous faire danser qu’on fait une si belle musique... Tiens-toi tranquille, ou l’on va nous renvoyer.—André, c’est un seigneur ce monsieur en habit rouge tout couvert d’or!—Dam’, il a l’air ben riche!—Et ces deux vilains noirauds?—Tu vois ben que ce sont ses domestiques. Chut! attends, ce beau monsieur va parler.

En effet, l’homme en habit rouge se lève, fait un signe aux musiciens qui se taisent, et, après avoir essuyé sa figure avec un vieux mouchoir tout troué, se dispose à parler. Tout le monde se presse pour mieux l’entendre; mais Pierre et moi nous nous trouvons sur le premier rang, et nous ne perdons pas un mot; malheureusement ce seigneur a un accent étranger qui ne nous permet pas de bien saisir ce qu’il dit; mais je crois que la société qui nous entoure ne le comprend pas plus que nous, et cependant chacun l’écoute avec attention. Le beau monsieur est debout dans son cabriolet, et, après avoir craché au hasard sur la foule, il commence en ces termes:

—Messieurs et mesdames, signora et mistriss, salut. Vi voyez il signor Fougacini, dont vi devez avoir entendu parler; perche depouis deux ou trois siècles ze souis très-connu dans toutes les capitales; si signor, per les cures que j’avais terminées avec le divin baume pectoral inventé par mon génie! If you please, messieurs et milords, c’est un baume pour l’estomac, qui fait vivre cent ans et quelquefois davantage, c’est suivant les caractères. D’ailleurs, quand on a fini la boîte, z’en pouis donneri d’autres, z’en ai toujours au service des amateurs, God dem, signor, ze souis capable de vi donner à tous des estomacs d’autruche ou autres bêtes quelconques; mon baume il fait digérer des pierres, du marbre, de la mousse, des cailloux, du pain rassis, des perles, du cuivre, des radis noirs et des diamants! Perche, vi en comprenez tout de souite l’outilité; et per provar, d’un moment à l’autre, messiou et dames, vi pouvez vi trouver dans oune pays où vi n’auriez per toute nourriture que des pierres et des diamants!... alors vi prenez de mon baume... Omne tulit punctum... Vi manzez des cailloux, comme si c’étaient des petits pois! et wery good, signors.