Tout le monde, se regarde:—C’est un Allemand, disent les uns.—C’est un Anglais, disent les autres.—Eh! non, c’est un Turc! vous voyez bien qu’il a des nègres, dit une vieille cuisinière; il aura trouvé son baume dans quelque sérail. Ces Turcs, ça fait de fiers hommes!—Non, ma chère, dit une autre, ce n’est pas un Turc, c’est un Italien, et j’en suis sûre, il a dit Wery good... D’ailleurs, je dois savoir un peu l’italien, j’ai fait pendant trois mois le ménage d’une chanteuse des Bouffa.
—André, me dit tout bas Pierre, est-ce que ce monsieur va nous faire manger des cailloux?—Eh! non, c’est un baume dont il veut nous faire cadeau, à ce que je crois. On n’entend pas trop bien ce qu’il dit; mais taisons-nous, le voilà qui va encore parler.
—Je pourrais, messiou et dames, per vi provar l’efficacité de mon baume, vous dire allez vi en informer à Londres, à Rome, à Constantinople, à Madrid, à Pékin, en Égypte, en Syrie, en Arabie; mais non, zou ne veut point vi envoyer si loin. Je me contenterai de vi montrer, coram populo, ces deux nègres d’Afrique, qui, grâce à mon baume, ne se nourrissent que de pierres, de mousse et de marbre.
Le beau monsieur nous désignait les deux musiciens, dont l’un mangeait alors un gros morceau de pain et un cervelas.
—Vi voyez, signors, comme ils se portent!... Eh bien! le piou jeune il a quatre-vingt-dix-neuf ans, et l’autre est dans sa cent onzième année! ma tout cela n’est rien encore. Je veux vi donner sous les yeux à tous la provar de la bonté de mon estomac, et pour cela ché vais-je manzer? un caillou? de la terre? un diamant? Non, messieurs!... ce serait oune bagatelle trop facile! Je vais, devant vos yeux, manzer un jeune enfant de sept à huit ans, mâle ou femelle, le premier qui se présentera.
A ces mots chacun pousse un cri d’étonnement; et Pierre me dit tout bas:—Comment, mon frère, ce beau monsieur va manger un enfant!—Eh non, c’est pour rire!... C’est encore un tour qu’on va faire!... Tu vois ben que ce monsieur plaisante.
Cependant le seigneur Fougacini est descendu de son cabriolet, un de ses nègres fait ranger la foule en agitant un bâton devant le nez des curieux, qui répètent à chaque minute:—Oh! ça serait fort, ce tour-là...—bah! ça n’est pas possible!—Je voudrais bien voir ça, moi.
Pierre et moi nous nous trouvons toujours sur le premier rang: le nègre a fait former un grand rond dans lequel le monsieur en habit rouge se promène en se dandinant et jetant des regards fiers autour de lui; mais aucun enfant ne se présente pour être mangé. Tout à coup le signor Fougacini s’arrête devant Pierre, et le considère longtemps avec attention. Mon frère devient rouge et interdit, mais je le pousse en lui disant, tout bas.
—N’aie pas peur... tu sais bien que c’est pour rire.
—Avance, petit! dit le monsieur en faisant signe à Pierre. Je le pousse, et le voilà au milieu du rond.—Quel âge as-tu?—Sept ans, monsieur.—Sept ans!... c’est juste ce qu’il faut... Tou es zantil, gras, bien portant. Veux-tou ché ze te manze? zou ne te ferai pas de mal dou tout!... et zou te donnerai douze sous.