Un des nègres arrive avec des ciseaux... Pierre hésite...—Laisse-toi faire, dis-je à mon frère... quoique je commence à m’impatienter de la longueur de cette plaisanterie; mais reculer maintenant serait honteux, on se moquerait de nous. Encouragé par mes signes, ce pauvre Pierre se laisse couper les cheveux; en trois minutes le nègre l’a mis à la Titus... Et j’aperçois un monsieur de la société qui ramasse les belles boucles blondes de mon frère et les fourre vivement dans sa poche.
Pendant que l’on tondait Pierre, le signor Fougacini se serrait le ventre, tâtait et retâtait sa mâchoire, et faisait mille grimaces, comme pour se préparer à ce qu’il avait annoncé qu’il ferait.
Mon impatience était au comble, car je voyais la frayeur de mon frère augmenter à chaque instant. Enfin, quand le nègre s’est éloigné, le signor Fougacini court sur Pierre en lui faisant des yeux effrayants, et, le saisissant par le bras, commence à lui mordre légèrement l’épaule droite... A peine Pierre a-t-il ressenti une légère douleur, que, poussant des cris affreux, il s’échappe des mains du beau monsieur; ce qui ne lui est pas difficile, car celui-ci ne demande qu’à le voir se sauver. Se jetant à travers la foule, poussant des pieds et des mains, Pierre parvient à se faire jour; il se met à courir de toutes ses forces, tondu, en chemise et avec ses habits sous le bras, tandis que la foule le poursuit en criant: Ah! c’est un compère!... c’est un compère!...
Au premier cri de mon frère, j’ai voulu voler à son secours, mais la foule nous sépare; je me débats au milieu de tous ces badauds qui cornent à mes oreilles:—C’est un petit compère; il s’entendait avec l’autre!... Je regarde de tous côtés, je ne vois plus mon frère. J’appelle:—Pierre!... Pierre!... où es-tu?... Il ne répond pas. Quelques personnes me montrent le chemin qu’il a pris; je cours aussitôt de ce côté en appelant toujours:—Pierre! et à chaque instant je me sens plus inquiet, plus tourmenté.
Je ne sais où je suis... j’ai parcouru beaucoup de rues; pour comble de malheur le jour baisse, je ne sais plus de quel côté me diriger. Je demande aux personnes qui passent:—Avez-vous vu mon frère? On ne me répond pas, ou l’on me dit:—Qu’est-ce que c’est que ton frère?...—C’est Pierre... il se sauvait en chemise... parce qu’un monsieur en habit rouge lui a fait peur... On me regarde en souriant, on s’éloigne sans me donner de renseignements, ou l’on me dit froidement:—Va chez vous, tu l’y trouveras.
—Chez nous... hélas!... nous en sommes bien loin!... et ici nous n’avons pas encore d’asile. Où donc pourrais-je chercher mon frère?... mon pauvre Pierre! que fera-t-il sans moi?... ma mère qui m’avait tant recommandé de ne point le quitter!... Ah! pourquoi l’ai-je engagé à écouter ce beau monsieur, qui est sans doute un voleur!... Mon Dieu! mon Dieu! qui me rendra mon frère?
Je pleure amèrement, je n’ai point de courage pour supporter un pareil malheur. Il est nuit, et je n’ai pas retrouvé Pierre. Je m’assieds sur une borne, car je suis bien las. Je n’ai point mangé depuis le matin, mais je n’ai pas faim; j’ai le cœur si gros! Je pleure à mon aise; personne ne me dit rien, on ne me demande pas ce que j’ai.
Je veux faire de nouvelles recherches. Je me remets en marche... Cette ville est immense!... comment y retrouver mon frère?... Ah! ce n’était pas la peine de sauter de joie en apercevant Paris!...
Je ne sais pas où je vais, mais souvent je m’arrête et j’appelle encore Pierre!... Ma voix n’a plus de force!... j’ai tant pleuré! Il est sans doute bien tard, car je ne rencontre plus personne dans les rues. La fatigue m’accable, je ne puis aller plus loin. Je me jette à terre dans un coin, devant une petite porte... c’est là que je passerai la nuit. Demain, dès qu’il fera jour; je recommencerai mes recherches, et je serai peut-être plus heureux.
Le sommeil me gagne, il ne tarde pas à venir suspendre mes chagrins; je veux encore appeler mon frère, mes paupières se ferment, et je m’endors en prononçant son nom.