CHAPITRE X
LE PORTEUR D’EAU.—LES BONNES GENS.

Je suis éveillé par une voix qui me crie:—Prends garde, petit, tu barres le passage de notre allée, qui n’est déjà pas trop grande... Comment, tu dors encore, mon garçon!... Est-ce que tu as couché là, par hasard?

On me secoue fortement le bras; j’ouvre les yeux: il fait grand jour, et je vois devant moi un homme vêtu à peu près comme l’était mon père, en pantalon et veste de laine brune, avec un chapeau rabattu sur la tête, et qui porte, pendu après des courroies de cuir, un cercle auquel sont attachés deux seaux.

La figure de cet homme respire la franchise et la bonté; il est arrêté devant moi et m’examine avec intérêt. En m’éveillant, ma première pensée est pour mon frère; je le cherche auprès de moi et mes yeux se remplissent encore de larmes.

—Eh ben! petit, tu ne réponds pas?—Ah! monsieur, auriez-vous vu mon frère?...—Qu’est-ce qu’il fait, ton frère? quel âge a-t-il? est-ce qu’il demeure dans ce quartier? C’est peut-être une de mes pratiques?—Mon frère a sept ans, il s’appelle Pierre, il est Savoyard comme moi; nous sommes arrivés d’hier seulement à Paris; nous venons de chez nous, de Vérin, auprès de l’Hôpital; notre père est mort il y a quelques mois, et notre pauvre mère ne pouvait plus nous nourrir, car nous avons encore un frère, le petit Jacques, qui est resté avec elle. Il a bien fallu partir; mais j’avais promis à ma mère de ne jamais quitter mon frère et de toujours veiller sur lui, parce qu’il n’est pas aussi hardi que moi. Hier, en arrivant à Paris, nous nous sommes arrêtés devant un monsieur bien mis, qui avait deux domestique et qui offrait de manger un enfant et de lui donner douze sous s’il se laissait faire... Moi j’ai cru que c’était pour rire...—Par Dieu! mon garçon, tu avais raison, c’était un faiseur de tours qui voulait se moquer des imbéciles qui l’écoutaient!—Il a choisi mon frère, et moi je lui ai dit tout bas:—Laisse-toi faire... c’est pour jouer. Cependant il a fait déshabiller Pierre, il lui a coupé les cheveux, et puis ensuite il a sauté sur lui en faisant une grimace si horrible que Pierre a eu peur et qu’il s’est sauvé sans penser à moi. J’ai voulu le rattraper, j’ai couru bien longtemps! mais je ne l’ai pas retrouvé! Enfin, il faisait nuit, et j’étais si las que je me suis couché devant cette porte, où j’ai dormi jusqu’à présent.

A mesure que je parlais, je lisais dans les traits du porteur d’eau l’intérêt et l’attendrissement. Quand j’ai fini, il passe sa main sur ses yeux, et me considère encore pendant quelques instants.

—Tu n’as pas menti, petit?—Oh! non, monsieur, je ne mentirai jamais, je l’ai promis à ma mère.—Et que comptes-tu faire ce matin?—Chercher mon frère... Il faut bien que je le retrouve...—Ça n’est pas aussi facile que tu le crois!... Paris est une ville bien grande!... Et dans quel quartier as-tu perdu ton frère?—Mon Dieu! je n’en sais rien, monsieur... C’était une grande place... entourée de maisons...—Ah! ce n’est pas ça qui mettra sur la voie... Mais, au fait, arrivés d’hier, ces pauvres enfants ne peuvent connaître aucun quartier...—Est-ce que je ne le retrouverai pas, monsieur?—Dame! ça sera peut-être long!... Et pendant que tu chercheras ton frère, tu ne pourras pas travailler. As-tu de l’argent pour vivre?—Mon Dieu, non, monsieur, mais j’en suis bien content!—Pourquoi cela?—C’est que nous avions encore sept sous, et au moins, c’est mon frère qui les a!

Le porteur d’eau passe encore sa main sur ses yeux, puis il me donne une petite tape sur la joue en ma disant:—Tu es un bon garçon... tu aimes bien ton frère; mais console-toi, mon petit, il ne faut pas toujours pleurer, ça n’avance à rien. Tu n’as pas déjeuné, tu dois avoir faim?—Oui, monsieur, car je n’ai pas mangé depuis hier trois heures; mais je vais aller crier dans la rue, on me fera ramoner, et puis je déjeunerai.—Ah! oui! tu crois qu’on trouve comme cela tout de suite une cheminée pour son déjeuner! Mais, mon petit, il y a diablement de ramoneurs à Paris, et avec ton estomac vide tu ne pourras pas crier bien fort. Allons, allons, monte avec moi... Il n’est que cinq heures et demie... D’ailleurs, les pratiques attendront un peu, voilà tout.

En disant cela, le brave homme se débarrasse de ses seaux, qu’il laisse dans un coin de l’allée, puis il monte l’escalier en me faisant signe de le suivre. Je grimpe derrière lui; l’escalier n’est pas large, et on ne voit pas très-clair, mais je me tiens à la rampe. Nous montons jusqu’au haut de la maison, et lorsqu’il n’y a plus de marches, mon conducteur s’arrête enfin et frappe à une porte en criant:—Manette! Manette!... Allons, dépêche-toi!

Une petite fille, qui me paraît être de mon âge, nous ouvre la porte. Elle n’est pas mise comme celle qui a dormi dans notre chaumière; ses traits ne sont pas aussi délicats, et ses vêtements sont grossiers; mais elle a des yeux si vifs, une figure si ronde, des joues si fraîches et un air si gai, que l’on a du plaisir à la regarder.