—Tiens!... c’est toi, papa, s’écria Manette en nous ouvrant; puis elle me regarde avec étonnement.—Allons, ma petite, dit le porteur d’eau en me faisant entrer chez lui, cherche vite ce que nous avons de reste de déjeuner et donne à manger à ce petit, qui doit en avoir besoin.
Pendant que la petite fille fait ce que lui dit son père, je regarde autour de moi: l’appartement du porteur d’eau me rappelle un peu notre chaumière, l’ameublement n’est guère plus élégant. Nous sommes dans une grande pièce dont la moitié est mansardée; au fond est un grand lit, puis, des ustensiles de ménage; à gauche, j’aperçois un petit cabinet avec une croisée et un autre lit, et j’ai vu tout le logement de mon protecteur.
Manette a mis sur une table du pain, du fromage et du bœuf; je ne me fais pas prier pour manger: à huit ans, si le chagrin fait oublier l’appétit, il ne l’ôte pas entièrement.—Oh! comme il avait faim! dit la petite en me regardant manger; et son père sourit en répétant:—Ce pauvre garçon!...
Mais, au milieu de mon déjeuner, je m’arrête... Une pensée subite ne me permet plus de continuer:—Si Pierre n’avait pas de quoi déjeuner, lui!... dis-je en levant les yeux au ciel—Ne crains rien, mon petit, me dit le porteur d’eau, on ne le laissera pas non plus mourir de faim; d’ailleurs n’a-t-il pas sept sous?...
—Je l’avais oublié, mais ce souvenir me rend l’appétit.—Écoute, mon garçon, me dit le père de Manette lorsque j’ai fini de me restaurer, je m’intéresse à toi... Ta figure franche, ton attachement pour ton frère... pour tes parents... Enfin, je veux t’être utile, si je puis. Je ne suis pas de ton pays: je suis Auvergnat, moi; mais, en Auvergne, nous sommes de braves gens aussi!... Et le père Bernard est connu comme tel dans le quartier; ma réputation est nette comme ce verre... Je ne suis pas riche, je n’ai plus de tonneau!... La maladie de feu ma pauvre femme m’a coûté de l’argent!... Mais je puis te loger sans que cela te coûte rien. Tiens, vois-tu cette soupente?... c’est là où couchait mon frère... Il est reparti pour le pays il y a six mois; eh ben! je te mettrai là un matelas, de la paille fraîche!... Eh! morbleu! tu seras couché comme un prince... tu travailleras de ton côté; puis, tu mangeras chez nous. Je n’ai avec moi que Manette, qui a huit ans, mais qui commence déjà à savoir faire la soupe; et puis il y a une voisine qui se charge de notre cuisine; si tu retrouves ton frère, il viendra loger avec toi!... La soupente est assez grande pour vous deux. Eh ben! petit, cela te convient-il?
—Oh! oui, monsieur, vous êtes bien bon! dis-je au père Bernard, mais je voudrais bien retrouver Pierre!...—Tu le chercheras tout en travaillant; de mon côté, je vais demander partout, m’informer dans chaque quartier...—Ah! monsieur, je vous en prie, n’y manquez pas!...—Sois tranquille, mon petit, et console-toi. Mais voilà six heures, il faut que j’aille emplir mes seaux... Descends avec moi, je vais te montrer comment on ouvre la porte de l’allée... Et si tu te perdais dans Paris, tu demanderais la Vieille rue du Temple, auprès de la rue Saint-Antoine... Le père Bernard! D’ailleurs tu reconnaîtras bien la maison.
Je reprends mon sac, mon grattoir, je fais un petit signe de tête à Manette, qui me rend cet adieu en souriant, comme si nous avions déjà passé six mois ensemble. Je descends derrière le bon porteur d’eau; j’ai toujours le cœur bien gros, la figure bien triste; et le brave homme, qui s’en aperçoit, me répète à chaque instant:—Allons, prends courage, petit, tu retrouveras ton frère!... et d’ailleurs, il y a une Providence; elle a veillé sur toi, elle en fera autant pour lui.
—C’est vrai, me dis-je tout bas, et puis Pierre a sept sous! et avec cela on va loin.
—A propos, me dit le père Bernard quand nous sommes dans l’allée, je ne t’ai pas encore demandé ton nom?—Je m’appelle André... et mon frère Pierre.—Oh! ton frère! je le sais... André, regarde bien notre porte, notre rue, Vieille rue du Temple, entends-tu?... Suis tout droit, tu iras au boulevard: ne va pas te perdre aussi, et ne reviens pas trop tard, mon garçon; dès que le jour baisse, il faut rentrer manger la soupe. Va, mon petit; moi, je vais faire mes pratiques et m’informer de ton frère.
Le père Bernard me quitte, et me voilà seul dans la rue. Je ne m’éloigne qu’après avoir bien examiné l’extérieur de la maison où l’on vient de me donner un asile. Mon pauvre frère! me dis-je en marchant, si je te retrouvais, que nous serions heureux chez ce bon porteur d’eau, qui veut bien nous loger pour rien! Allons, ne pleurons plus; je le retrouverai. Pierre a sept sous... il a de quoi vivre quelque temps; d’ailleurs il est gentil, Pierre, et sans doute il aura trouvé aussi quelqu’un qui l’aura logé pour rien.