J’avance dans cette ville, où je ne suis que depuis vingt-quatre heures; mais déjà tout ce qui frappe ma vue a perdu une partie de son charme de la veille. Je vois maintenant d’un œil indifférent ces belles boutiques, ces étalages brillants, ces beaux boulevards et toutes ces curiosités que je ne pouvais me lasser d’admirer hier. Mais mon frère n’est plus auprès de moi pour partager mon plaisir!... C’est lui que je cherche partout où je vois du monde rassemblé. A peine si j’ai le courage de crier de temps en temps:—Ramoner la cheminée!... et cependant la journée s’écoule, et je n’ai rien gagné. J’aperçois des enfants de nos montagnes qui jouent entre eux, ou courent en dansant devant les passants pour en obtenir quelque chose; mais je n’ai point envie de les imiter, il me serait impossible de danser maintenant, et d’ailleurs, je ne chercherai jamais à obtenir quelque chose à force d’importunités, quoiqu’on m’ait dit cependant que c’était comme cela que l’on faisait fortune à Paris.

Au milieu du boulevard j’entends le son du cor, de la clarinette et des tambours... C’était une musique comme celle que faisaient les domestiques noirs de ce beau monsieur qui mangeait du marbre et des enfants. Je cours du côté de la musique... J’aperçois un monsieur habillé en Turc qui porte une énorme pièce de bois sur le bout de son nez. Ah! l’on avait bien raison de me dire qu’à Paris on voyait des choses extraordinaires. Mais, dans tout ce monde qui se regarde, je ne trouve pas mon frère; et comme le Turc annonçait qu’il allait enlever un enfant par les cheveux sans le faire crier, je prends mes jambes à mon cou, de crainte qu’il ne lui prenne envie de me choisir pour amuser la société.

Le jour baisse, il faut retourner chez le père Bernard. Je demande la Vieille rue du Temple. Une fois dedans, je retrouve facilement la maison; mais quand je suis dans l’allée, je songe que je n’ai rien gagné de la journée, et je n’ose plus monter l’escalier. Cependant mon estomac crie: le porteur d’eau est si bon! ils m’attendent peut-être; il faut toujours rentrer pour me coucher, je n’ai pas besoin d’argent pour cela. Je monte donc, je pousse la porte, et je vois le père Bernard et Manette déjà assis devant une table sur laquelle est le dîner, qui sert aussi de souper, parce qu’on se couche de bonne heure, afin d’être levé de grand matin.

—Arrive donc, André, nous t’attendions, me dit le porteur d’eau; je commençais à craindre que tu n’eusses oublié le nom de notre rue. Et puis, ce Paris est si grand! il faut de l’habitude pour marcher dans toutes ces rues et à travers ces voitures, qui ne se gênent pas pour écraser le pauvre monde.

J’entre d’un air honteux, et je vais m’asseoir dans un coin de la chambre quoique l’odeur du dîner redouble ma faim.

—Eh bien! qu’est-ce que tu vas faire là-bas, petit? est-ce que tu ne vois pas que nous dînons?—Oh si! je le vois bien...—Pourquoi donc ne viens-tu pas te mettre à table?—C’est que... je n’ai pas faim, monsieur Bernard.—Tu n’as pas faim? tu as donc dîné en chemin?—Non... je n’ai rien mangé.—Et tu n’as pas faim? C’est bien drôle, ça!

Le porteur d’eau m’examinait, et mes yeux, qui se tournaient souvent vers le dîner, ne lui paraissaient pas d’accord avec ma bouche.—Morbleu! je veux que tu dînes, moi, reprend-il au bout d’un instant: faim ou non, tu mangeras.

—Mais, c’est que... c’est que... je n’ai rien gagné de la journée! dis-je en m’avançant lentement vers la table. A ces mots, le père Bernard court à moi, me porte sur une chaise à côté de la sienne.—Comment, petit imbécile, c’est pour ça que tu ne voulais pas dîner!... Est-ce ta faute, si tu n’as rien trouvé à faire? n’en faut-il pas moins que tu dînes? et tant que j’en aurai pour moi et ma fille, n’y en aura-t-il pas aussi pour toi?... Mange! mange, morbleu! et ne t’avise plus de me dire encore de pareilles bêtises, ou je te donnerai des coups pour te rendre l’appétit.

Et le brave homme me bourre de soupe, de pain, de bonne chère; il m’étoufferait si je le laissais faire, tant il a peur que je ne satisfasse pas mon appétit.

—Mon garçon, me dit-il, dans tous les états il y a de bons et de mauvais jours. Tu arrives au commencement de l’automne: la saison n’est pas encore bonne pour les cheminées; mais quand tu connaîtras mieux Paris tu feras des commissions, tu porteras des lettres. Quand on est intelligent et honnête on parvient à gagner de l’argent. Mais, je te le répète, plus de façons comme aujourd’hui; tant mieux quand tu auras été heureux! tant pis quand tu auras fait chou-blanc! nous n’en serons pas moins tes amis... Rappelle-toi, mon petit, que je t’ai offert un asile sur ta bonne mine et ton amour pour tes parents, et que je ne t’ai pas demandé si ta bourse était bien garnie.