J’embrasse ce bon Auvergnat qui me témoigne tant d’amitié; et dans ses bras je sens que je ne suis plus seul à Paris. Manette vient aussi se jeter sur le sein de son père; tout en l’embrassant, elle me sourit. Je lis dans ses yeux qu’elle veut m’aimer aussi, et je la regarde déjà comme ma sœur. Les bonnes gens! que je suis heureux de les avoir rencontrés!... Ah! mon pauvre frère, puisses-tu, comme moi, t’être endormi devant quelque allée obscure, demeure de l’ouvrier honnête et laborieux! cela vaut bien mieux que de se coucher sous le portique d’un palais, d’où vous chassent le matin des valets insolents.
Le soir, le père Bernard me donne quelques renseignements sur Paris, sur les quartiers voisins. Je l’écoute avec attention, car je veux profiter de ses avis afin d’être bien vite en état de gagner de l’argent comme commissionnaire. Il s’est informé de mon frère dans toutes les rues où il a été; mais ainsi que moi, il n’en a appris aucune nouvelle. Où donc Pierre s’est-il fourré?
Quand on a porté de l’eau toute la journée, on a besoin de repos le soir. Bientôt le père de Manette fait signe à la petite, qui va se coucher dans le cabinet; je monte à la soupente, où l’on m’a arrangé un lit; j’avais dormi la veille sur le pavé; on doit juger si je me trouvai bien dans ma nouvelle chambre à coucher.
Le lendemain en m’habillant, je laissai sortir de dessous ma veste le médaillon que je portais toujours sur moi; j’avais oublié de parler de ce portrait au père Bernard. Il aperçoit le bijou, sa figure se rembrunit, et il me fait sur-le-champ signe d’approcher, tandis que Manette tend le cou et ouvre de grands yeux pour mieux regarder le portrait.
—Qu’est-ce que cela, petit? d’où cela te vient-il? depuis quand as-tu ce bijou? et pourquoi ne m’en as-tu pas parlé?
Je m’empresse de raconter au porteur d’eau l’histoire du portrait. A mesure que je parle, ses traits reprennent leur expression de bonté habituelle; et quand j’ai fini, il m’embrasse en me disant:—Pardon, mon petit; c’est que, vois-tu, la vue de ce bijou... Allons, tu es un brave garçon.
Manette grille de considérer à son aise le portrait; je l’ôte un moment, et le donne à son père. Tous deux l’examinent longtemps. La jolie dame! dit Manette, la jolie figure!... la belle robe!...—Oui, dit le porteur d’eau en me rendant le bijou, c’est une belle femme, mais il y en a tant dans Paris, et qui sont mises comme cela! Va, mon cher André, je crois bien que le portrait te restera; car tu pourrais habiter Paris pendant vingt ans sans rencontrer celui ou celle à qui il appartient.
—Moi, je conserve l’espérance de trouver le petit monsieur borgne, et je remets précieusement le médaillon sous ma veste. Puis je sors avec le père Bernard pour commencer ma journée et chercher encore mon frère.
Je ne suis pas plus heureux du côté de Pierre; mais du moins j’ai eu deux cheminées à ramoner, et je rentre tout fier présenter au porteur d’eau le fruit de mon travail. Il le prend en souriant et me dit: Au bout de l’année, mon garçon, je te donnerai ce qui te restera pour ta mère.
Cet espoir double mon courage; en peu de temps je connais différents quartiers de Paris; j’ai de la mémoire; on me trouve de l’intelligence, et on m’emploie souvent. Plus d’un beau monsieur me donne à porter un billet bien plié, et qui sent le musc ou la rose.—Va, cours, me dit-on; tu demanderas la dame: si c’est un monsieur qui t’ouvre la porte, tu diras que tu viens voir si l’on a des cheminées à faire ramoner, et tu ne montreras pas la lettre!... Ne va pas faire des gaucheries!... Je fais exactement ce qu’on me dit; quand je rapporte une réponse, les beaux messieurs se montrent généreux; quand je n’en ai pas, je reçois peu de chose; et quand je rapporte la lettre, je ne reçois quelquefois que des reproches. Les jeunes filles sont plus justes; elles me payent toujours, lors même que la réponse paraît les affliger; mais elles m’accablent de questions; et il faut une grande mémoire pour les satisfaire:—Y était-il?—Lui as-tu remis la lettre à lui-même?—Que faisait-il?—Que t’a-il dit?—Était-il seul?—A-t-il eu l’air content en la lisant? Telles sont les questions que ne manque jamais de m’adresser la demoiselle ou la dame qui vient de me faire porter une lettre à un monsieur.