Le temps s’écoule; près de Manette et de son père je serais heureux si le souvenir de mon frère ne revenait souvent troubler ma joie; je n’ai pu le découvrir; le père Bernard n’a pas été plus heureux; et cependant nous l’avons cherché dans tous les quartiers de Paris. Je n’ai point osé apprendre cet événement à ma mère; d’ailleurs, ce n’est qu’au retour du printemps que je puis lui envoyer mes épargnes, et le bon porteur d’eau me dit qu’il est inutile de l’affliger d’avance, et que peut-être Pierre lui donnera de ses nouvelles de son côté.
Je suis les conseils de celui qui me traite comme son fils; les enfants de nos montagnes ont pour habitude de ne donner de leurs nouvelles que lorsqu’il se présente une occasion. Malheureusement je ne sais pas écrire, c’est un de mes chagrins; mais le père Bernard, qui n’en sait pas plus que moi, prétend que cela n’est pas nécessaire pour faire son chemin, et qu’avec une langue on s’explique aussi bien qu’avec une plume. Oui, sans doute, quand on veut rester ramoneur ou commissionnaire toute sa vie... mais pour faire fortune!...
—Tu as de l’ambition, André, me dit quelquefois le porteur d’eau. Tu voudrais, je crois, devenir un grand seigneur...—Ah! je voudrais seulement devenir riche afin de rendre heureux ma mère, mes frères et vous, père Bernard, ainsi que Manette...—Bon, mon garçon, nous sommes bien comme nous sommes. Il ne faut pas toujours envier ceux qui sont au-dessus de nous!
Le brave porteur d’eau a de la philosophie, parce qu’il n’est pas ivrogne et qu’il se contente de peu; mais Manette aimerait bien avoir une jolie robe, des souliers au lieu de sabots, et je lui promets de lui donner tout cela quand je serai riche.
Ma bonne mère m’avait dit que le médaillon ferait mon bonheur; cependant je l’ai toujours, et je ne peux découvrir ceux auxquels il appartient. Souvent le dimanche, lorsque je rentre de meilleure heure, je m’amuse à considérer le portrait; alors Manette vient se placer derrière, pour le voir aussi tandis que son père me dit:—Oui, regarde-le bien!... C’est tout ce que tu en retireras.
L’été est revenu. Le père Bernard connaît un brave homme qui se rend en Savoie: je puis donner de mes nouvelles à ma mère... je puis lui envoyer le fruit de mon travail. C’est le porteur d’eau, auquel chaque jour je donne mon argent, dont il ne prend que ce qu’il juge convenable pour ma nourriture, qui me présente un petit sac de cuir: je l’ouvre... il contient cent dix francs... quelle somme! je n’en puis revenir! J’ai tout cela à envoyer à ma mère!... Je ne me sens pas de joie... Ah! si la nouvelle de ma séparation d’avec Pierre lui cause du chagrin, j’espère du moins que ceci pourra l’adoucir.
Je ne veux rien garder pour moi, quoique Manette me dise qu’il faut m’acheter une veste et un pantalon pour les dimanches. Non, non: je me trouve bien comme je suis; je me sens si heureux de pouvoir envoyer tant d’argent! d’ailleurs je vais en gagner encore davantage. La vue de mes épargnes redouble mon ardeur pour le travail. Je veux me lever plus tôt, me coucher plus tard...—Et te rendre malade, me dit Manette: car on pense bien que nous n’avons pas été longtemps sans nous tutoyer; à notre âge, c’est si naturel! C’est une bien bonne fille que Manette, elle aussi sera bonne travailleuse; elle n’a que neuf ans, et déjà c’est elle qui a soin de notre petit ménage. Toujours gaie, toujours chantant, Manette a sans cesse le sourire sur les lèvres. Leste, vive, laborieuse, elle descend en une minute les six étages de la maison quand il s’agit de faire quelque chose qui peut être agréable à son père. Ne se plaignant point de la fatigue, ne montrant jamais d’humeur, Manette nous attend tous les soirs en travaillant, et va en sautant apprêter notre petit repas. Un baiser de son père la paye de ses peines, et lui fait oublier l’ennui de la journée: car elle doit s’ennuyer toute seule dans notre mansarde; mais le père Bernard ne veut pas qu’elle aille courir chez les voisins, et Manette est obéissante.
Pour se divertir le soir elle me prie de lui chanter les chansons de mon pays; et, de son côté, elle danse devant moi les bourrées d’Auvergne, riant, frappant des pieds et des mains pour marquer la mesure. Manette est alors aussi contente que si elle dansait à la guinguette; et moi je crois en la regardant être encore dans nos montagnes entouré de nos bons parents.
C’est en nous livrant au travail, en nous délassant par des plaisirs aussi simples que nous passons encore une année de notre enfance. Ma mère m’a donné de ses nouvelles; cette bonne mère craint que je ne me prive de tout pour elle, elle ne veut plus que je lui envoie d’argent de longtemps. Elle n’a point reçu de nouvelles de Pierre, et m’engage à faire de nouveau tous mes efforts pour le retrouver. Enfin, elle me prie de témoigner toute sa reconnaissance à l’homme généreux qui m’a recueilli à mon arrivée à Paris.
Je n’avais pas besoin des ordres de ma mère pour continuer à chercher mon frère; il ne se passe point de jour où je ne tâche d’obtenir quelques nouvelles de lui.