Mais le temps, qui adoucit toutes les peines, a dissipé ma tristesse, j’ai retrouvé ma gaieté; et comment pourrais-je être triste près de Manette, qui, à dix ans, est déjà si espiègle, si bonne!... Chère Manette!... une sœur pourrait-elle m’aimer davantage? Quand elle me voit rêveur, elle vient tourner, sauter autour de moi; elle me pousse le bras, me prend la main pour me faire danser avec elle.

—Ne sois donc pas chagrin, André, me dit-elle, tes gros soupirs ne te feront pas retrouver plus vite ton frère!... Viens danser avec moi; cela vaudra bien mieux que de rester là sans rien faire. Obéissez-moi, monsieur, ou je ne vous aimerai plus.

Je cède aux désirs de Manette, d’abord pour lui faire plaisir, et bientôt parce que j’en goûte aussi avec elle. A dix ans le chagrin s’oublie si vite!

Chaque jour Manette devient plus gentille; ses yeux bleus sont pleins de franchise, de gaieté; sa bouche, un peu grande, est garnie de dents blanches et bien rangées; ses cheveux châtains forment sur son front des boucles naturelles, et les belles couleurs de ses joues annoncent le contentement et la santé.

De mon côté, j’entends dire souvent par les bonnes qui viennent me chercher à ma place:—Comme il devient gentil, cet André!... comme il grandit!... cela fera un bien joli garçon.

Ces doux propos me font rougir, mais l’instant d’après je les oublie, et je ne songe point à en tirer vanité, car je me rappelle que dans mon pays on se moquait des jeunes gens qui s’occupaient trop de leur figure, et que mon père me disait:—André, un garçon qui se mire est digne de porter des jupons et un bonnet.

Cependant, lorsque le soir nous dansons, Manette et moi, quelque bourrée des montagnes, le père Bernard sourit en nous regardant, et je l’entends dire à demi-voix:—Ils seront, morgué! gentils tous les deux.

CHAPITRE XI
RENCONTRE, ACCIDENT.—NOUVEAU PROTECTEUR.

J’ai déjà onze ans et quelques mois; j’ai fait deux autres envois d’argent à ma mère, et ils étaient plus considérables que le premier. Ma bonne mère me fait savoir que, grâce à moi, elle ne manque de rien; que Jacques est un bon garçon, quoique un peu trop enclin à dormir et à manger, et qu’elle serait bien heureuse si je pouvais lui donner des nouvelles de Pierre. Hélas! je le voudrais bien!... mais je ne suis pas plus instruit que le lendemain de mon arrivée à Paris, et je crains que mon pauvre frère ne soit mort; s’il vivait, il aurait donné de ses nouvelles au pays.

Je viens de faire une commission dans un quartier éloigné de notre demeure; il est près de cinq heures du soir; je double le pas, car Manette me gronde lorsque je reviens tard; elle dit que, quand on a bien travaillé depuis le point du jour, on ne doit point oublier l’heure du dîner. Cette bonne Manette!... elle a toujours si peur que je tombe malade!...