Je suis sur les boulevards. Au coin de la rue Richelieu un cabriolet élégant s’arrête sur la chaussée; un monsieur en descend et entre dans une grande maison. J’ai porté mes regards sur ce monsieur... Quel souvenir me frappe! ce n’est point une illusion, c’est bien lui!... c’est cet homme qui a passé une nuit chez nous!... Oh! je le reconnais; et, quoiqu’il y ait quatre ans de cela, ce monsieur est toujours aussi laid qu’il était alors. Voilà son œil couvert d’un taffetas noir, sa petite queue, son corps maigre, sa démarche penchée; c’est bien lui!... quel bonheur, je l’ai enfin rencontré!
Mais ce monsieur est entré dans une maison... je ne le vois plus; que vais-je faire?... L’attendre; il faut bien qu’il sorte, son cabriolet est là. Oh! certes, je l’attendrai, dût-il rester jusqu’au lendemain; je suis si content de pouvoir lui offrir le bijou qu’il a laissé chez nous!... Comme il sera satisfait de le ravoir! car il doit le croire perdu.
Je me plante devant la maison où est entré M. le comte... je me rappelle maintenant qu’on l’appelait ainsi. Je ne bouge pas, et j’ai les yeux fixés sur le cabriolet, dans lequel est resté un domestique, mais ce n’est pas celui qui est venu avec son maître dans notre chaumière.
Au bout d’une demi-heure, qui m’a paru bien longue, j’entends enfin marcher derrière moi; c’est ce monsieur qui sort de la maison. Le cœur me bat... je suis tout tremblant, et cependant c’est moi qui vais obliger ce monsieur; mais il a l’air si peu agréable! Je m’approche de lui cependant, et je me décide à parler.
—Monsieur... monsieur...—Laisse-moi tranquille, petit drôle...—Monsieur, c’est chez nous que... il y a quatre ans...—Veux-tu t’en aller, Savoyard! me répond le monsieur, qui ne m’écoute point et regagne son cabriolet.
—Ah! mon Dieu! le voilà qui va monter dedans! et il ne m’entend pas... je le tire par son habit: Monsieur!... de grâce, écoutez-moi...
—Comment, polisson, tu oses prendre mon habit! s’écrie-t-il en se retournant avec colère. Je ne donne rien aux pauvres... ce sont tous des fainéants. Ces petits drôles demandent un sou pour leur mère, et courent le dépenser chez le pâtissier.—Mais, monsieur, je ne vous demande rien.... au contraire, c’est moi qui vais vous donner quelque chose.
Il ne m’écoute pas; il est déjà dans son cabriolet. Il ordonne à son domestique de partir. O ciel!... il va s’éloigner, et peut-être ne le rencontrerai-je plus!... Je veux m’attacher à la voiture, je tâche de me faire entendre...—Gare! gare! crie le valet. Je ne l’ai pas écouté... le cheval part... Je tenais encore le brancard... Je ressens une forte secousse, je suis renversé, je me sens blessé à la tête... mon sang coule... j’ai jeté un cri que m’arrache la douleur... et je n’ai plus la force de me relever.
En un instant je suis entouré de monde... On me regarde, on me tâte... on crie après le maître du cabriolet, après le cheval, après le domestique; on me plaint, on fait des discours, des réflexions sur le danger que les piétons courent dans Paris, mais on ne me secourt point. Un jeune homme perce la foule en s’écriant:—C’est son cabriolet!... Il n’en fait pas d’autres!... et il prend le grand trot au lieu de secourir celui qu’il a blessé.
Ce jeune homme s’approche de moi, m’examine avec intérêt en disant:—Pauvre petit!... un Savoyard... peut-être le soutien de sa mère... sans eux Adolphine ne serait plus, sans eux il périssait lui-même au fond d’un précipice!... et voilà sa reconnaissance... Ah! pauvre enfant! je veux réparer le mal qu’il t’a fait!...