Ce monsieur a envoyé chercher une voiture; il s’assure que je ne suis blessé qu’à la tête; on me porte dans le fiacre; le monsieur y monte avec moi, il ordonne au cocher d’aller doucement. Malgré cela le mouvement de la voiture augmente ma douleur, je perds connaissance... mes yeux se ferment, je ne vois plus, je n’entends plus rien.
En revenant à moi, je me trouve couché dans un bon lit, entortillé dans de belles couvertures, et sous de beaux rideaux bleus et blancs, qui se croisent et forment des bouffettes au-dessus de ma tête. Je crois rêver... je me retourne... une glace placée au fond du lit répète mon image; je me vois... je me regarde... je me souris... je me fais la grimace... Oh! c’est bien moi qui suis dans ce beau lit; on m’a mis sur la tête un fichu de soie; en dessous j’ai des linges, un bandeau qui me serre fortement; j’y veux porter la main... je sens que j’ai mal à cette place. Je me rappelle ma blessure, ma chute sur la chaussée... Oh! je me souviens de tout maintenant.
Mais chez qui suis-je donc?... Quels sont les êtres généreux qui m’ont secouru? Ce sont au moins des princes? Tout ce qui m’entoure est superbe: cette glace, ces draperies... Mais je voudrais bien voir dans la chambre. Le rideau est fermé, tâchons de le tirer; je sens que je suis bien faible, et j’ai de la peine à avancer mon bras.
Je parviens cependant à écarter un peu ce qui me cache l’appartement, je puis en voir une partie... Oh! que cela me semble joli!... des tableaux, des portraits!... des hommes, des femmes en grandeur naturelle, puis des campagnes, de charmants paysages, et tout cela entouré de bordures en or! Je suis sans doute chez un seigneur, et celui-là est aussi bon que Bernard le porteur d’eau. Mais mon père adoptif et sa fille savent-ils où je suis? ont-ils de mes nouvelles?... O ciel! s’ils m’attendent encore, quelle doit être leur inquiétude! Pauvre Manette, sans doute elle me croit perdu, tué!... et son père me cherche partout.
Cette idée m’arrache un soupir. J’entends du bruit; une vieille femme entre dans la chambre où je suis, et regarde doucement du côté du lit.—Ah!... enfin, il a repris connaissance, dit-elle. Pauvre petit!... C’est bien heureux!... Que monsieur sera content quand il reviendra!...
—Madame!... madame!... dis-je d’une voix faible. La bonne femme vient aussitôt s’asseoir près de mon lit en me faisant signe de me taire.—Chut! mon enfant, il ne faut pas parler... cela vous ferait du mal... Le médecin l’a dit: votre blessure est grave, mais avec de grands soins et du repos on vous guérira. Allons, allons, je vois dans vos yeux l’impatience... vous voulez savoir où vous êtes, c’est naturel; écoutez-moi: C’est M. Dermilly, mon maître, qui vous a secouru lorsque le cabriolet de M. le comte Francornard vous eut jeté par terre... ce M. Francornard n’en fait jamais d’autres... encore l’autre jour, il a renversé la boutique d’une marchande de sucre d’orge... mais elle les lui a fait tous payer: aussi, il les a fait ramasser par son domestique; et, pendant huit jours, ses chiens n’ont mangé que du sucre d’orge... Voilà ce que c’est que de vouloir conduire un cabriolet quand on n’a qu’un œil! je vous demande s’il peut voir en même temps à droite et à gauche! Après cela, mon enfant, il y avait peut-être de votre faute... les petits garçons n’écoutent jamais lorsqu’on crie Gare! et il semble qu’ils se fassent un plaisir de couper la rue quand ils voient venir une voiture...—Ah! madame...—Chut! mon enfant, je ne dis pas que vous ayez fait cela... Enfin M. Dermilly vous a fait porter dans un fiacre et conduire ici. C’est un peintre très-distingué que M. Dermilly, et un homme fort sensible!... trop sensible même!... car...—Mais, madame, depuis quand?...—Silence! mon ami, le docteur ne veut pas que vous parliez; je puis bien parler pour vous et pour moi. Monsieur comptait d’abord ne vous garder chez lui que le temps de vous donner les premiers secours, il pensait que nous pourrions découvrir votre demeure et faire prévenir vos parents; car vous êtes ici depuis hier, mon petit homme...—Hier!... ô mon Dieu! et le père Bernard, et Manette!...—Ah! quel bavard que ce petit garçon!... voyez s’il pourra se taire!... vous vous rendrez plus malade, mon enfant... Je disais donc que monsieur s’occupait déjà de savoir à qui vous apparteniez, lorsque en vous ôtant votre veste toute pleine de sang, nous avons trouvé sur votre poitrine un portrait pendu après un ruban!... oh! dès que monsieur l’a vu, il a poussé un cri de surprise... des exclamations!... des phrases!... et puis il s’est emparé de la miniature sans me permettre de la regarder. Il faut que ce soit un portrait bien précieux, car monsieur ne se serait pas extasié devant une croûte. Il n’en revenait pas d’avoir trouvé cela sur vous; il s’écriait: Où l’a-t-il eu? pourquoi le porte-t-il? et mille autres choses semblables. Il aurait bien désiré que vous pussiez lui répondre; mais, pauvre petit, vous étiez dans un bien triste état! Enfin, monsieur a voulu que vous fussiez couché dans son lit; il a déclaré que vous ne sortiriez de chez lui que parfaitement guéri. Il a couché cette nuit dans la petite chambre à côté, et tous les quarts d’heure il venait voir comment vous alliez. Forcé de sortir un moment ce matin, il m’a bien recommandé de ne point vous quitter une minute. Voilà ce qui vous est arrivé, mon ami, j’espère que vous n’êtes pas trop malheureux, et que, pour guérir plus vite, vous serez sage et ne parlerez pas.
A la fin du discours de la vieille bonne, j’ai mis la main sur ma poitrine. Je ne trouve plus le médaillon que je portais sans cesse; il ne m’avait pas quitté d’une minute depuis mon départ de chez ma mère. Mes yeux se remplissent de larmes, et je dis d’une voix entrecoupée:
—Madame, rendez-moi le portrait... je vous en prie...—Je vous ai dit, mon enfant, que c’était mon maître qui l’avait; il vous le rendra!... n’avez-vous pas peur! Comme ces petits garçons sont méfiants!...—Ah! madame, maman m’avait tant recommandé de ne point le perdre!...—Il n’est point perdu, puisque c’est monsieur qui l’a. Est-ce le portrait de votre mère? de votre sœur? de votre père?... Je crois que c’est un portrait de femme, mais je n’ai pas eu le temps de bien voir... et je n’avais pas mes lunettes.
J’allais répondre à la vieille bonne, lorsque nous entendons du bruit dans la pièce voisine.
—Voilà monsieur! s’écrie-t-elle.