J’ai donné l’adresse de Bernard. M. Dermilly est allé lui-même parler au commissionnaire. Depuis un quart d’heure, sa vieille bonne lui dit:—Monsieur, vous avez modèle ce matin... Votre modèle est arrivé... il y a une heure qu’il se promène en chemise dans l’atelier. C’est ce mauvais sujet de Rossignol; il est venu dans ma cuisine, le corps presque nu... me demander une croûte de pain; il dit qu’il est en Romain, qu’il représente Mutius-Cervelas. Qu’il fasse Cervelas tant qu’il voudra, ce n’est pas une raison pour qu’il vienne goûter à mon bouillon!... C’est d’ailleurs fort indécent; je vous prie, monsieur, de lui défendre de quitter l’atelier et de venir dans ma cuisine en Romain.
—Allons, allons, ne crie point, Thérèse, dit M. Dermilly en souriant, je vais travailler; toi, veille bien sur mon petit André; tu m’avertiras lorsque ces bonnes gens arriveront, je serai bien aise de les voir.
—Oui, oui, je veillerai sur lui, et je ne le ferai point parler comme vous, dit Thérèse en me tâtant le pouls lorsque son maître est éloigné. Voyez-vous, il y a de la fièvre... beaucoup plus de fièvre!... Mais on ne veut pas m’écouter... Buvez cela, petit, et dormez: cela vous fera du bien.
Dormir, cela m’est impossible maintenant: je suis encore tellement étonné de tout ce qui m’est arrivé et des bontés que ce monsieur a pour moi, que je ne puis trouver le repos dans ce beau lit sur lequel je suis si douillettement couché. Ce monsieur veut me faire du bien... me garder près de lui!... et tout cela à cause du portrait! Ma mère avait bien raison de dire qu’il me porterait bonheur! Mais Bernard, Manette, est-ce qu’il faudrait les quitter? Ah! je veux toujours les voir! Le porteur d’eau est aussi mon bienfaiteur; je n’oublierai jamais ce qu’il a fait pour moi.
J’entends des pas pesants... des sabots qui courent sur le parquet. Mon cœur tressaille... Ah! ce sont eux, j’en suis sûr. On ouvre la porte; Thérèse dit en vain: Attendez que j’aille voir s’il dort... Ne le faites pas parler, surtout! On ne l’écoute pas. Les voilà... ils sont là, près de moi!... ils m’entourent, ils me couvrent de baisers... de larmes! Qu’on est heureux d’être aimé ainsi!
—Mon père!... Manette!... voilà tout ce que j’ai la force de dire; l’émotion m’ôte la voix: mais je tiens la main du père Bernard, et la jolie petite figure de Manette est tout contre la mienne, appuyée sur mon oreiller.—Pauvre garçon! dit enfin le bon porteur d’eau, si tu savais quelle inquiétude, quels tourments tu nous as causés... J’ai passé toute la nuit à te chercher, et Manette n’a pas cessé de pleurer son frère!...—C’est donc votre fils? dit Thérèse.—Non, madame; mais c’est tout de même, je l’aimons comme s’il m’appartenait...—Mon père, regardez donc... il est blessé à la tête, dit Manette. As-tu bien mal, mon cher André?—Non... oh! c’est passé...—On nous a dit qu’un cabriolet t’avait renversé, dit Bernard; as-tu pris son numéro, au moins? Ah! c’est qu’il ne faut pas se laisser écraser sans rien dire, mon garçon; et tu as été bien maltraité?—Vraiment oui, dit la vieille bonne; M. le docteur trouve la blessure conséquente.
Dans ce moment M. Dermilly arrive. Le père Bernard s’incline; il ne sait s’il doit rester devant le maître du logis. Mais Manette ne bouge point. Elle s’est assise sur mon lit; elle admire les rideaux, les franges, la glace, et elle me dit tout bas:—André, on doit bien dormir dans un si bon lit!
M. Dermilly s’empresse de mettre Bernard à son aise; celui-ci lui fait mille remercîments pour les soins qu’il m’a prodigués.—Mais comment allons-nous l’emmener, dit le porteur d’eau?—L’emmener!... Oh! il ne me quittera pas qu’il ne soit parfaitement guéri, répond le jeune peintre; et alors même j’espère...—Mais, monsieur, il va vous gêner... et je craignons...—Non, brave homme, je vous le répète, je m’intéresse au sort de cet enfant; son père a sauvé l’existence à quelqu’un qui m’est bien cher... J’en ai acquis la certitude en trouvant sur lui un portrait dont je suis l’auteur...—L’auteur?... Comment, monsieur... c’est vous?...—Oui, c’est moi qui ai peint cette jeune dame dont il a le portrait.—En ce cas, monsieur doit la connaître?—Sans doute; et, ainsi que moi, elle voudra, j’en suis certain, contribuer à assurer le sort futur de cet enfant.
Le bon porteur d’eau ouvre de grands yeux, il est tout surpris de ce qu’il entend, et il me dit:—Tu avais raison, André, de croire que cette belle peinture te pousserait... Mais je veux toujours te voir, mon garçon...—Venez tant que vous voudrez, brave homme, vous pourrez à toute heure embrasser votre fils adoptif... Ah! ne pensez pas que je veuille le priver de vos caresses; André sera d’ailleurs maître de suivre sa volonté... Mais j’ai lu dans son cœur, et, quel que soit le parti qu’il prenne, je vous réponds qu’il ne sera jamais ingrat.—Oh! j’en sommes bien sûr aussi, monsieur, et si vous devez faire sa fortune, je sommes trop juste pour vous en empêcher.
Dermilly sourit et tend la main au brave Auvergnat, qui paraît surpris de cette marque d’amitié de la part d’un monsieur élégant; il n’en serre pas moins avec force cette main dans les siennes, puis il dit à Manette:—Allons! viens, mon enfant, il faut que j’aille faire mon ouvrage; demain nous reviendrons voir André.