Manette n’a point écouté la conversation de son père et de M. Dermilly, elle ne s’est occupée que de moi et de toutes les belles choses qu’elle aperçoit dans l’appartement. La vue des tableaux lui arrache des exclamations de surprise, et quand son père l’appelle, elle le regarde et ne bouge point.
—Eh bien! viens-tu, petite?...—Et André, mon père?—André ne peut pas se lever... Il reste chez monsieur, qui veut bien en avoir soin.—Comment! il ne revient pas avec nous?...—Nous viendrons le voir demain... Tant que nous voudrons, monsieur veut ben le permettre.—Ah! je ne veux pas quitter André... Laissez-moi ici, mon père.—Eh quoi! Manette, tu veux m’abandonner... Ce n’est pas assez que je sois privé d’André, tu veux aussi laisser ton vieux père... Je serai donc tout seul... je n’aurai plus personne auprès de moi!
Manette ne répond rien; elle se lève en portant à ses yeux le coin de son tablier. Elle me dit adieu en sanglotant, et se dispose à suivre son père; celui-ci tâche de la consoler, mais il ne peut y parvenir. Tous les deux m’embrassent encore, et s’éloignent, Bernard en me souriant, Manette en pleurant amèrement.
La vue des larmes de ma sœur a fait couler les miennes. M. Dermilly n’a pas peu de peine à me consoler, et il ne me quitte que lorsqu’il me voit disposé à me livrer au repos.—C’est bien heureux! dit alors la vieille Thérèse; ils vont enfin laisser cet enfant tranquille... L’a-t-on fait parler!... et puis on veut qu’il guérisse... est-ce que c’est possible!
La bonne femme ferme mes rideaux, et je l’entends murmurer en s’éloignant:—Retournons maintenant à ma cuisine!... je suis sûre que pendant que monsieur était ici son coquin de Romain est allé goûter à mon ragoût. Voilà ce que c’est que d’avoir un atelier qui tient à son appartement... Monsieur dit que c’est commode... c’est possible; mais Dieu sait ce que sa dernière bataille grecque m’a coûté de pots de confiture!
CHAPITRE XII
L’ATELIER DU PEINTRE.—M. ROSSIGNOL.
Les soins les plus empressés me sont prodigués par M. Dermilly, pour lequel je sens bientôt la plus tendre amitié. La vieille Thérèse, tout en me grondant quelquefois, a pour moi mille attentions; je ne sais comment j’ai mérité d’être traité ainsi. Cependant ma nouvelle fortune ne me fait pas oublier mes amis, et j’attends toujours avec impatience le moment où je dois voir Bernard et sa fille. C’est auprès d’eux que je passe les plus doux instants de ma journée; et toutes les fois qu’ils me quittent, j’éprouve le même chagrin.
—Dépêche-toi donc de te guérir, André, me dit Manette, pour revenir chez nous. Comme nous danserons des bourrées! comme nous chanterons ensemble!... Ah! c’est bien beau ici, mais je m’amuse mieux chez nous avec toi.
Je n’ose dire à Manette que M. Dermilly m’a offert de me faire apprendre à lire, à écrire, à dessiner. Toutes les fois qu’il cause avec moi, il paraît content de mes réponses; il dit que je ne dois pas rester commissionnaire; que je puis, avec des talents, parvenir, faire fortune; qu’alors je ferai le bonheur de ma famille et de mes amis. Je sens au fond du cœur une secrète envie de profiter de ses bontés. Est-ce de la vanité? est-ce le désir de pouvoir faire des heureux? Ah! mon ambition est excusable; car lorsqu’en espérance je me donne une belle maison, de beaux appartements, je m’y vois toujours auprès de ma mère et de mes amis.
Il y a huit jours que j’habite chez M. Dermilly; je commence à me lever: mais je suis encore bien faible, et je ne puis sortir de la chambre. Manette voudrait me tenir souvent compagnie; mais il faut qu’elle s’occupe de son ménage, et le père Bernard craint d’être importun en venant trop souvent. Pour me distraire, M. Dermilly m’a donné des crayons, du papier, des dessins; le soir, la vieille Thérèse me conte des histoires et me donne des confitures et des biscuits; mais tout cela ne vaut pas les pommes de terre cuites sous les cendres que je mangeais avec Manette.