Un matin que la vieille bonne est sortie, ennuyé d’être seul dans une chambre dont je sais maintenant par cœur tous les tableaux, j’éprouve le désir d’aller voir travailler M. Dermilly; je me sens assez fort pour marcher sans appui; j’irai bien doucement; je ne sais pas où est l’atelier: mais ce ne peut être loin, puisqu’il tient à l’appartement.

Je sors de ma chambre, je traverse une pièce, puis une autre... J’aperçois un corridor; je le suis; au bout je monte quelques marches; j’ouvre une petite porte... Je me trouve dans une pièce immense qui est éclairée par le haut, et j’aperçois des choses si extraordinaires que je ne sais plus si je dois avancer ou reculer.

Devant moi est un grand squelette qui se tient debout, et contre lequel est appuyée une belle Vénus en plâtre. Ici de grandes toiles sur lesquelles des corps sont ébauchés; là-bas, j’aperçois un tableau de diables qui tourmentent un pauvre jeune homme et le fouettent avec des serpents; à mes pieds, un bras; plus loin, une jambe, une épaule; sur une table, je vois des couleurs; un volume doré sur tranche contre une bouteille d’huile; des phalanges de doigts sur un petit pain à café; un casque grec sur une tête de vierge; une tunique, du fromage, un chapeau crasseux sur un Amour; une boîte de vermillon sur une tête de mort.

Je suis sans doute dans l’atelier; un peu revenu de ma surprise, j’avance... Mais j’aperçois alors une personne qu’un grand tableau me cachait et qui est immobile devant la toile. Je n’ose plus bouger; la présence de cette personne m’intimide, et son costume singulier m’inspire je ne sais quelle défiance.

Je n’aperçois pas encore sa figure, qui est tournée vers la toile; mais je vois que cet homme tient un grand sabre à la main. Son corps est presque enveloppé dans un grand manteau cramoisi; ses pieds ont des souliers lacés; sa tête est couverte d’un casque auquel pend une grande queue en laine rouge; son attitude est menaçante, son bras semble levé pour frapper... Il paraît que ce monsieur est en colère; et cependant il reste bien tranquille, il ne remue pas.

Je cherche des yeux M. Dermilly, je ne le vois pas. Je ne sais si je dois m’en aller; ce monsieur ne s’est point dérangé pour me regarder, il ne m’a peut-être pas vu entrer. Je tousse légèrement... Je fais quelques pas... Il ne bouge pas. N’importe, il me semble que je dois demander excuse d’être entré ainsi sans permission.

—Pardon, monsieur, dis-je en m’avançant derrière l’homme au manteau, je croyais que M. Dermilly était ici... Je suis bien fâché d’être entré... sans savoir si... mais si je vous gêne, je vais m’en aller.

Point de réponse, et toujours la même immobilité; je n’y comprends rien. Est-ce que ce monsieur dort? Mais quand on dort, on ne tient pas son bras en l’air avec un sabre dans sa main. Est-ce qu’il serait sourd? Je ne puis résister au désir de voir sa figure. J’avance doucement la tête... O ciel! qu’ai-je vu! Je ne puis retenir un cri d’effroi. Ah! quelle figure pâle! quels yeux ternes! Oh! cet homme-là a été bien plus malade que moi! et je ne conçois pas comment il a la force de rester debout si longtemps.

Je vais m’éloigner lorsqu’on ouvre une porte qui fait face à celle par laquelle je suis entré; et un monsieur, entièrement nu depuis la tête jusqu’à la ceinture, mais chaussé et habillé jusque-là, entre dans l’atelier en sautant, en chantant et en mangeant une cuisse de volaille.

Le nouveau venu ne m’a pas aperçu en entrant; je l’entends rire et se dire tout en mangeant:—Oh! en voilà encore une bonne!... et quand la vieille Thérèse cherchera sa cuisse? ni vu, ni connu! ça sera le chat!... Pourquoi laissez-vous traîner de la volaille ou autres aliments!...