A ces mots, le monsieur sans chemise se jette sur une chaise en riant aux éclats:—Oh! en voilà encore une bonne! et l’enfant est joliment dedans! Il prend le mannequin pour un sapeur!... N’aie pas peur, mon petit, je te réponds qu’il ne te coupera rien. C’est une nature inanimée, ça n’a pas comme nous le fluide vital et le cerveau spiritueux. Oui, c’en est fait, je me marie... Si vous voulez bien le permettre...
—Comment! c’est un mannequin!... Je n’en reviens pas. Je m’approche pour le toucher.—Halte-là, fœtus! dit le beau chanteur en m’arrêtant; on ne touche pas à ça!... ça brûle!... Ah! malheureux! si tu allais déranger un pli, tu ferais donner l’artiste à tous les diables, et tu pourrais recevoir une monnaie qu’on ne met pas dans sa poche.—Pardon, monsieur, je ne savais pas...—A présent que tu le sais, n’en approche pas... Il faut que j’étudie le pas que je danserai ce soir à la Chaumière.—Mais, monsieur, vous devez avoir froid en restant ainsi sans chemise...—Est-ce que je ne suis pas habitué à cela, depuis quinze ans que je pose pour les torses? Tu ne sais pas, innocente créature, que tu es devant Rossignol, le plus beau modèle de Paris pour les torses. Ah! si le reste du corps répondait à cette partie-là!... je vaudrais douze francs par jour. Malheureusement les cuisses ne renflent point, les mollets sont exigus, quoique je me bourre de haricots pour les faire pousser. Mais c’est égal, je suis encore assez bien partagé; joignez à cela une figure intéressante, de l’esprit, de la grâce, une danse vive et légère, et l’on ne sera point étonné des nombreuses conquêtes qui me sont familières... une... deux... chassez... assemblez... et la pirouette de rigueur... Ah! quel dommage que mon habit soit sale, et que mon chapeau soit troué!... Mais M. Dermilly m’a encore donné avant-hier vingt francs d’avance... Il ne voudra pas récidiver... je suis déjà à sec... Le malheur me rend intrépide... Dis donc, petit, tu ne pourrais pas me prêter vingt-quatre sous pour huit jours?... Je t’en rendrais vingt-cinq.—Monsieur, je n’ai pas d’argent sur moi. C’est le père Bernard qui a ma bourse.—Alors... je vais mettre une couche d’huile sur mes escarpins, pour me donner un air opulent... Il n’y a rien qui jette de la poudre aux yeux comme des souliers bien luisants.
M. Rossignol prend la bouteille d’huile, et avec un pinceau en étale par-dessus la crotte de ses souliers; puis s’en verse dans le creux de chaque main, qu’il passe dans ses cheveux. Pendant qu’il s’occupe de sa toilette, je m’amuse à le considérer. Le modèle est un homme de trente-six ans environ, d’une taille assez élevée; ses cheveux sont noirs et mal peignés, ses yeux gris ont une expression d’effronterie et de gaieté, qui, jointe à un nez retroussé et plein de tabac, et à une énorme bouche qu’il ouvre sans cesse pour faire des roulades, rend sa physionomie tout à fait originale.
—C’est bien dommage, dit-il en bouclant ses cheveux, que je ne puisse pas embellir mon habit par le même procédé!... Mais je vais en mettre aussi une teinte sur mon chapeau... Je sentirai un peu le rance, c’est égal... La princesse me trouvera encore assez aimable... Mais avec treize sous qui me restent, je ne lui ferai pas manger un chapon au riz... Enfin nous trouverons peut-être des amis... Ah! si je savais que Fanfan eût posé... comme j’irais chez ma femme faire du sabbat afin d’avoir des sonnettes!...
Comme je vois ce monsieur arranger ses souliers et ses cheveux, je présume qu’il va s’habiller entièrement; et je lui présente sa chemise et son habit, qui étaient à terre, dans un coin de l’atelier.—Merci, petit, me dit-il, je ne veux pas me rhabiller que le patron ne soit revenu et ne m’ait renvoyé; on ne pose pas un torse avec sa chemise, c’est du grec, ça, pour toi. Eh ben! mon petit, si la nature t’a bien taillé, crois-moi, ne prends pas d’autre état; fais-toi modèle, ça s’apprend facilement... Il ne faut que se tenir tranquille. Des peintres et des modèles, je ne connais que ça au monde. Il faut des modèles pour les peintres, et des peintres pour les modèles, tu comprends ça? Ah! si ma femme ne m’avait pas mis dedans... nous ferions une maison d’or; je l’avais épousée pour ses formes, qui me semblaient tournées sur celles de la Vénus Callipyge; je me disais: Tu poseras, et nous aurons des enfants qui poseront... C’est héréditaire dans ma famille. Mon père posait pour ses bras, ma mère pour ses hanches, mon oncle pour ses pieds, ma tante pour son dos, mon frère pour ses mains et ma sœur pour ses oreilles. Quand j’ai fait la cour à mon épouse, je lui ai dit:—Avant de nous engager dans les liens réciproques, je vous préviens que je veux que ma femme pose, n’importe pourquoi, et mes enfants idem. Elle me répondit:—Mon ami, je montrerai tout ce que tu voudras. Hum! la perfide!... Quel corset trompeur!... Madame Rossignol m’en a fait voir de dures! Quand je dis de dures, c’est une façon de parler. Comme j’étais abusé! impossible de la faire poser pour la moindre des choses!... Ça n’était que du coton, depuis le haut jusqu’en bas. Je veux la quitter pour défaut de formes; mais elle était enceinte, et je compte me refaire sur l’enfant. En effet, j’ai un fils bâti comme un Apollon, dans mon genre... Ce sera un des plus beaux modèles de l’Europe. Dès que le petit drôle a trois ans, je veux l’exercer à poser... Impossible de le faire tenir tranquille!... J’emploie le nerf de bœuf pour calmer la vivacité de son sang; ma femme prend un balai pour défendre son fils, qu’elle prétend que je fais crier. Comme ces scènes conjugales se renouvelaient tous les jours et que cela faisait du bruit, le commissaire du quartier trouva mauvaises les leçons de pose que je donnais à mon fils, et me fit prier de laisser l’enfant se développer de lui-même. Alors je pris mon département; depuis ce temps, je vis en garçon, et je ne vais voir mon épouse que lorsque je présume qu’elle a un superflu dont il est urgent de la débarrasser. Et voilà pourquoi l’on m’appelle la petite Cendrillon!...
Comme Rossignol achevait de parler, nous entendons un grand bruit du côté de la cuisine; je reconnais la voix de Thérèse qui crie:—Oh! c’est lui! j’en suis certaine. Ce coquin de Rossignol aura trouvé un prétexte pour quitter la séance et venir jusqu’à ma cuisine... Mais je vais me plaindre à monsieur; je ne souffrirai pas que tout disparaisse et qu’on mette cela sur le dos de Mouton.
—C’est la vieille! dit Rossignol, qui a été écouter à la porte du fond; elle vient ici... Oh! quelle idée!... Pendant que le patron n’est pas là, si je pouvais... C’est ça, une scène de mélodrame! La vieille est peureuse... elle donnera dedans... Eh! vite, petit... là... à genoux devant le mannequin... un casque sur la tête, la visière baissée... une tunique sur les épaules, et ne va pas bouger...—Mais, monsieur...—Point de mais...—Pourquoi?...—Point de pourquoi. Tu n’auras rien à dire, tu fais le mannequin, c’est seulement pour qu’elle ne te reconnaisse pas... ça ne sera pas long. Mais ne t’avise point de parler, ou je te casse l’épée d’Annibal sur les reins.
Je n’ai pas peur de M. Rossignol; mais je suis curieux de voir ce qu’il veut faire. Il y a longtemps que je m’ennuie dans ma chambre, et je ne suis pas fâché de m’amuser un moment; d’ailleurs je présume que tout ceci n’est que pour rire, et que cela ne saurait fâcher M. Dermilly. Me voici donc à genoux auprès du mannequin: Rossignol m’enfonce un casque sur la tête, la visière retombe sur mon visage; il me jette un grand morceau de soie jaune sur le corps. Me voilà déguisé, il n’a plus qu’à s’occuper de lui. Je le vois courir au squelette, il le prend dans ses bras et vient le placer devant un grand coffre qui est au milieu de l’atelier, puis jette par-dessus un vaste manteau brun qui cache entièrement ce personnage effrayant; ensuite Rossignol se blottit dans le coffre qui est derrière le squelette; il fait retomber le couvercle sur lui, mais il laisse un jour suffisant pour respirer et pour tenir un coin du manteau. Tout cela a été l’affaire d’un moment; et chacun est à son poste quand Thérèse ouvre la porte de l’atelier.
—Monsieur, cela ne peut pas continuer comme cela... il faut que cela finisse, dit Thérèse en entrant et en s’avançant lentement du côté où elle suppose que son maître travaille, M. Rossignol me fait tous les jours quelque tour nouveau... Encore aujourd’hui, le restant de la volaille... une cuisse tout entière... et puis on accusera le chat... Je vous prie de lui défendre de mettre le pied dans ma cuisine, ou de faire fermer cette porte de communication. D’ailleurs il est fort désagréable que les voisins aperçoivent des hommes sans chemise auprès de moi... J’ai beau dire que c’est le modèle, on me rit au nez... et l’on pense des choses... on a des idées... Cela me compromet, monsieur.
Thérèse est arrivée à l’autre bout de l’atelier; elle se trouve devant le grand tableau, près du coffre et du manteau brun. Elle lève les yeux et regarde autour d’elle.