—Tiens, est-ce que monsieur est sorti?... Rossignol est parti!... Ils ont eu fini de bien bonne heure aujourd’hui... Au milieu de toutes ces toiles... de ces mannequins, on croit toujours voir du monde... Monsieur, êtes-vous ici?... Non, il n’y plus personne... Allons-nous-en, je n’aime pas à me trouver seule dans cette grande pièce... Toutes ces figures... Et ce pauvre jeune homme qu’on fouette avec des serpents! ça me fait de la peine. Quel dommage! un si beau garçon!... C’est monsieur Ixion qu’ils l’appellent... Et tout ça, parce qu’il avait fait les yeux doux à madame Jupiter... Ah! si l’on fouettait comme cela tous ceux qui reluquent les femmes mariées!
Dans ce moment, un gémissement sourd part du fond du coffre; Thérèse change de couleur et regarde timidement autour d’elle.
—C’est singulier... J’ai cru entendre quelque chose... Monsieur! monsieur! est-ce que vous êtes ici?
On ne répond pas; mais un second gémissement, plus prolongé que le premier, vient redoubler l’effroi de Thérèse. Elle devient tremblante et n’ose plus ni lever les yeux, ni faire un pas.
—Ah! mon Dieu! ah! mon Dieu! qu’est-ce c’est que cela? dit la vieille bonne, qui peut à peine parler; je n’ai plus la force de m’en aller... mes jambes tremblent sous moi.
Rossignol, déguisant sa voix et lui donnant un ton lugubre et lamentable, appelle lentement Thérèse par trois fois.
—Qui... qui m’appelle? dit la vieille en mettant sa main sur ses yeux.—Ton grand-père...—Il y a plus de cinquante ans qu’il est mort.—C’est égal, tu vas me faire le plaisir de l’écouter, et tu vas jurer d’obéir à ce qu’il t’ordonnera.—Oui... oui... oui... je ju... jure.—Écoute bien! Rossignol est un excellent garçon que j’aime beaucoup et que je protège; c’est le plus beau torse que la nature ait formé; nous t’ordonnons de le laisser entrer dans ta cuisine quand bon lui semblera, de ne jamais ôter la clef du buffet du garde-manger, de lui permettre de goûter au bouillon, et même d’y tremper une croûte de pain quand cela lui sera agréable; de mettre de côté pour lui quelques pots de confitures, de ne jamais parler de tout ceci à ton maître; enfin d’avoir pour le susdit Rossignol tous les égards que mérite le plus beau modèle de la capitale: si tu manques à tout cela, nous t’en ferons voir de cruelles. Lève les yeux pour nous souhaiter le bonjour.
Thérèse a beaucoup de peine à se décider à ôter ses mains de devant ses yeux; enfin, après quelques minutes d’hésitation, elle lève doucement la tête. Dans ce moment, Rossignol, tirant brusquement le coin du manteau, le fait tomber à terre; et le squelette paraît à découvert devant la vieille bonne, qui pousse des cris affreux. Ne sachant plus où elle en est, Thérèse va se jeter sur le coffre en invoquant tous les saints du paradis. Mais Rossignol, qui se voit alors privé d’air, se démène et pousse des cris horribles du fond de son coffre. La vieille croit qu’elle est assise sur un nid de démons, car elle sent qu’on donne des coups de pied et des coups de poing à ce qui lui sert de banc. Elle vient de se lever... lorsque, m’apercevant de sa frayeur, et voulant la faire cesser, je m’avance brusquement, dans l’intention d’aller lui apprendre la vérité; mais je n’ai pas pensé à ôter mon casque ni à lever ma visière. En voyant un chevalier s’avancer vers elle, Thérèse ne doute plus que tous les morts de l’atelier ne soient ressuscités; et, saisie d’une terreur encore plus grande, elle retombe de tout son poids sur Rossignol, qui vient d’ouvrir le couvercle pour se donner de l’air, et reçoit sur lui la vieille bonne, avec laquelle il se trouve couché dans le fond du coffre.
Rossignol crie, parce qu’il est obligé de porter Thérèse: celle-ci se croit livrée à toute la fureur du démon. Rossignol, qui étouffe, la pince, la pousse en jurant comme un possédé. Thérèse, qui a perdu la tête, se laisse pincer et pousser; mais elle ne se lève pas, parce qu’elle croit que l’atelier est occupé par une légion de spectres.
—Otez-vous!... mille pipes!... ôtez-vous donc! crie le beau modèle! Sac... position!... j’étouffe... Allons donc, la vieille!... comptez-vous rester sur moi jusqu’à demain?—Ah! Belzébuth!... Astaroth!... Asmodée!... faites de moi tout ce que vous voudrez... Je me soumets...—Eh! non, sacrebleu! je n’en veux rien faire. Allons, la petite mère, baissez vos jupons, ou je claque...—Mon cher grand-père, c’est vous qui l’aurez voulu... que votre volonté soit faite...—Au diable le grand-père et toute la famille! Voilà une jolie Vénus qui m’est tombée là!