Je riais aux éclats... tout à coup on ouvre la porte, et M. Dermilly paraît au milieu de nous. Que l’on juge de sa surprise en me voyant couvert d’un vêtement de chevalier, tandis que sa vieille bonne et son modèle sont encore dans le fond du coffre.
—Qu’est-ce que cela signifie? s’écrie le peintre en courant au coffre, d’où il retire Thérèse pendant que je jette loin de moi mon casque et mon manteau.
—Ah! c’est mon maître!... c’est mon cher maître! je suis sauvée! dit Thérèse en remettant son bonnet, qui s’est défait pendant la bataille.
—Et que faisiez-vous au fond de ce coffre avec M. Rossignol?... et toi, André, avec un casque... une tunique?...
—Est-il possible! dit la vieille, c’est André!... et c’était ce coquin de Rossignol qui me pinçait là-dedans!...—Eh! oui, morbleu! dit le modèle en se levant à son tour: il y a deux heures que je vous crie de vous lever et que vous m’étouffez!...
—M’expliquerez-vous tout ceci? dit M. Dermilly en nous regardant tous. Rossignol s’occupait de refriser ses cheveux; Thérèse reprenait sa respiration et se reposait de la fatigue du combat.
Je m’avance vers M. Dermilly, et je lui conte franchement tout ce qui s’est passé en lui demandant pardon d’être venu dans son atelier sans sa permission. Pendant mon récit, Thérèse s’écrie à chaque instant:—C’était ce coquin de Rossignol! j’aurais dû m’en douter! Pouah... il sentait le rance dans ce coffre... et l’ail à faire reculer!...
Je m’aperçois que M. Dermilly a beaucoup de peine à ne pas rire; cependant lorsque j’ai fini il prend un ton sévère et dit à son modèle:—Vous pouvez vous retirer, monsieur Rossignol, et il est inutile que vous reveniez. Vous ne voulez pas être raisonnable et vous conduire sagement; il y a longtemps que je vous ai prévenu: je ne veux point d’un modèle qui met toute ma maison sens dessus dessous.
—Comment, monsieur!... s’écrie Rossignol, qui, pendant ce discours, lance à Thérèse des regards furibonds, parce que cette vieille folle vient se jeter sur moi et me prend pour un Astaroth, vous tournez cela au sérieux! C’était une simple plaisanterie, dans le but d’un moment de récréation.—Oh! ce n’est pas pour cela seulement... vous m’avez entendu.—Monsieur, j’ai reçu de vous vingt francs d’avance; c’est quatre séances que je vous dois encore, et je viendrai poser pour cela.—C’est inutile!... je vous en fais cadeau.
—Cadeau! monsieur, je ne suis pas fait pour recevoir des cadeaux, dit Rossignol en passant derrière un tableau, où il met sa chemise, son gilet et son habit. Je suis bon pour vingt francs, monsieur, et je vous les payerai! Et ce n’est pas à Rossignol que l’on fait de ces choses-là!... Au reste, vous chercherez longtemps avant de trouver un torse dans mon genre... J’ai un corps antique!... c’est du bon style... Je vous défie de faire sans moi un Hercule, un Mars ou un Apollon! allez donc chercher pour cent sous une poitrine comme celle-ci! Vous y reviendrez, monsieur, et ce n’est point un bouillon ou une cuisse de volaille qui doivent brouiller des artistes.