En disant ces mots, Rossignol reparaît au milieu de nous. Après avoir salué M. Dermilly, il pose fièrement son chapeau sur une oreille, dandine son corps comme un tambour-major, balance une grosse canne qu’il tient dans sa main, marmotte entre ses dents:—Allons faire une descente chez madame Rossignol, et tâchons de faire poser Fanfan pour le Sacrifice d’Abraham; puis s’éloigne en laissant après lui une odeur d’ail et d’huile grasse qui se répand dans tout l’atelier.

—Grâce au ciel, nous en voilà débarrassés! dit Thérèse. Le mauvais sujet! Quelle frayeur il m’a causée!... Mais je vous connais, monsieur, vous êtes trop bon; et quand il reviendra d’un ton piteux vous promettre de se mieux conduire, vous l’emploierez de nouveau.

Pendant que Rossignol était là, je m’étais tenu dans un coin de l’atelier, car je m’attendais à être grondé; mais, lorsque le modèle est parti, je m’avance timidement vers M. Dermilly:

—Et moi, monsieur, faut-il que je m’éloigne aussi? lui dis-je.—Toi, mon cher André, ah! bien au contraire!... Tu vas la voir, elle arrive demain... et demain, j’espère... Va, mon ami, il ne faut pas encore faire d’imprudence: tu as besoin de te reposer... Thérèse, conduisez-le dans sa chambre.

Quelle est donc cette personne que je dois voir demain, et d’où vient le plaisir que cela semblait faire à mon protecteur? Je n’y comprends rien, mais je n’ose le questionner, et je suis Thérèse, qui répète à chaque instant:—Comme je vais être tranquille dans ma cuisine! je n’aurai plus besoin d’être sans cesse aux aguets. Ah! le mauvais sujet!... Je suis moulue, en vérité. C’est qu’il me pinçait d’une force... Ah! si j’avais su que c’était lui, comme je vous l’aurais égratigné! Il n’aurait pu faire le Romain de six mois.

CHAPITRE XIII
L’ORIGINAL DU PORTRAIT.

A mon âge, les forces reviennent vite. Le lendemain de la scène de l’atelier, en me réveillant, je me sens capable de courir de nouveau dans Paris, et je me promets de sortir avec Manette. Je veux me lever... je cherche mes vêtements... Quelle est ma surprise de trouver, à la place de ma grosse veste et de mon pantalon rapiécé, une jolie veste en beau drap bleu, garnie de boutons dorés; un pantalon de même étoffe, et un charmant gilet en casimir jaune!

J’examine, j’admire ces vêtements; mais je n’ose y toucher: est-ce pour moi qu’ils sont là?... Je ne puis le croire; cependant je ne trouve pas mes vieux habits, et je veux me lever. J’appelle Thérèse!... Thérèse!... Elle vient enfin.

—Eh bien! mon garçon, que me voulez-vous?—Mes habits, s’il vous plaît, ma bonne Thérèse!—Vos habits? les voilà... Est-ce que ceux-ci ne valent pas les autres?—Quoi! c’est pour moi ces beaux vêtements... cette jolie veste avec ces boutons dorés?—Oui, sans doute, c’est pour vous; et le coiffeur va venir vous couper les cheveux... Oh! nous voulons vous faire beau. Pensez-vous que, vous gardant avec lui, monsieur veuille que vous restiez vêtu en ramoneur?—Me gardant avec lui!... Si je mets ces habits, est-ce que je n’irai plus chez le père Bernard, est-ce que je ne pourrai plus danser avec Manette?—Vous pourrez toujours aller le voir, mais vous n’y demeurerez plus. Oh! pour danser avec Manette, cela ne vous en empêchera point! quand on a le cœur gai, on peut danser sous tous les costumes. Ce n’est point l’habit qui fait l’homme, mon petit André, vous sentirez cela plus tard, mais ça l’embellit. Oh! quant à cela, on ne peut pas nier que la toilette ne fasse beaucoup. Quand mon pauvre défunt avait, le dimanche, son habit marron, sa culotte collante et un col bien empesé, ce n’était plus le même homme que les autres jours. Et moi-même, quand je mets mon bonnet brodé et mon déshabillé à bouquets, vous devez remarquer un grand changement dans toute ma personne... cela m’ôte dix ans.

Je regarde les beaux habits, et j’hésite... Si cela allait fâcher le père Bernard de me voir vêtu ainsi! Cependant je tiens la veste... le pantalon... je brûle de les essayer. Thérèse me dit que je vais être charmant avec cela. Comment résister à l’envie de mettre ce qui peut nous embellir?... ce n’est pas à onze ans que l’on a ce courage; et je serais fort embarrassé de dire à quelle époque de la vie le désir de plaire n’a plus d’empire sur nous.