Je ne résiste plus: je passe le beau pantalon; j’endosse le gilet, la veste. Thérèse dit que cela me va à ravir; il me semble aussi que je ne suis pas mal, je me mire dans une glace; je me retourne dans tous les sens; je ne puis me lasser d’admirer ma toilette. Mais ce n’est pas tout; le perruquier arrive; il me débarrasse de mes longs cheveux, il me frise, me met de la pommade, et me voilà encore devant la glace... Ah! mon Dieu!... je me trouve laid maintenant. Peu à peu cependant je m’accoutume à ce changement de coiffure. Mais qu’il me tarde de voir Manette et son père! je gage qu’ils ne me reconnaîtront pas. Et ma pauvre mère! si elle pouvait me voir ainsi... comme elle serait contente!... Je tâcherai de ne point user mon nouvel habit, afin qu’il soit encore propre pour aller au pays.

M. Dermilly entre, il me regarde, m’embrasse... Je veux le remercier, il ne me le permet jamais. Je voudrais sortir pour aller chez Bernard, et peut-être aussi pour me montrer dans la rue avec mon nouveau costume. Ce petit mouvement de vanité est si naturel!—Tu ne peux sortir aujourd’hui, me dit mon protecteur, tu n’es pas encore assez fort...—Oh! si, monsieur, je ne suis plus malade.—Tes amis viendront te voir, et une autre personne...—Celle dont vous m’avez parlé hier?—Oui, mon ami.—Est-ce qu’elle me connaît?—Oui, je lui ai écrit tout ce qui te concerne; elle brûle de te voir. De la patience, mon cher André, et surtout point d’imprudence.

M. Dermilly s’éloigne et me laisse bien curieux de voir cette personne qu’il m’a annoncée; mais que le temps me semble long! Quel dommage de rester dans une chambre quand on a de si beaux habits! J’entends enfin sonner... Ce sont mes amis, sans doute... Oui, je reconnais leurs pas... Comme ils vont être surpris! Je saute, je cours dans ma chambre, je ne sais si je dois me cacher ou me montrer tout de suite.

Les voici: ils entrent... ils me voient... mais ils me cherchent encore: ils ne me reconnaissent pas. Je suis obligé de courir à eux.—C’est moi, Manette... c’est moi, père Bernard; regardez-moi donc!—Est-il possible!... c’est André! mon père...—André! ce petit mirliflore!... quoi! vraiment, ce serait lui?...—Oui, c’est André... avec de beaux habits..—Eh bien! vous, ne m’embrassez pas? est-ce que vous ne m’aimez plus parce que je suis autrement vêtu?—Attends donc, mon garçon, il faut que nous soyons d’abord certains que c’est toi. Viens, viens, André; va, riche ou pauvre, je t’aimerai toujours, moi.

Le père Bernard m’embrasse; Manette ne sait pas si elle est contente, elle touche ma veste, mes boutons, et dit tout bas:—Oui... c’est bien beau... mais pour faire des commissions, tu te saliras bien vite avec ça!... et tes grands cheveux étaient si beaux... il me semble que je n’oserai plus danser avec toi quand tu auras ces riches habits... Mais tu ne les mettras que le dimanche... N’est-ce pas, mon père, qu’il ne faudra pas qu’il les mette dans la semaine?

—Ah! ma pauvre petite, cela ne nous regarde plus! Voilà André sur le chemin de la fortune; le voilà chez un homme qui veut le pousser dans le monde... et, à coup sûr, il ne lui laissera plus faire des commissions!... Qui sait si André ne deviendra pas lui-même un grand personnage?... s’il n’aura pas un jour des laquais, une voiture? Il ne serait pas le premier que l’on aurait vu commencer dans un grenier et finir dans un hôtel. Pourvu qu’André soit honnête, délicat, pourvu qu’il nous aime toujours, c’est l’essentiel!... et j’en réponds, parce qu’il a un bon cœur, que l’air de Paris n’a point gâté.

Manette a écouté avec étonnement le discours de son père, elle reste un moment toute saisie; puis elle me prend le bras et me dit d’une voix altérée:—Est-ce que c’est vrai, André? Est-ce que tu n’es plus commissionnaire? Tu ne vas pas revenir avec nous à la maison? Nous ne te verrons plus!... Comment! tu ne nous aimes plus parce que tu as de beaux habits?... Ah! quitte-les, André! tu étais bien mieux en Savoyard!... Viens avec nous, viens, je t’en prie: tu n’es plus malade; allons-nous-en pendant que ce monsieur n’y est pas. Oh! reviens... je serai malheureuse si je ne te vois plus! et mon père aussi!... il ne te le dit pas!... mais nous nous ennuyons après toi!... Ah! ça serait bien vilain de ne point revenir chez nous!

Manette n’y tient plus: ses larmes coulent; elle sanglote; je veux la consoler, je lui promets que j’irai la voir tous les jours, je l’appelle ma sœur! ma chère sœur, mais tout cela ne la calme point; et elle répète sans cesse:

—Reviens avec nous.

Touché de la douleur de Manette, je vais lui céder, je veux partir, je veux retourner chez le père Bernard; mais le bon Auvergnat m’arrête.—André, me dit-il, il faut être raisonnable et ne point se montrer ingrat: ce M. Dermilly peut t’avancer dans le monde; et, quoique je perde beaucoup en ne t’ayant plus auprès de moi, je ne suis point assez égoïste pour t’engager à refuser le bien que l’on veut te faire. Si tes protecteurs changeaient un jour pour toi, tu peux alors revenir chez nous: tu y seras toujours reçu comme chez ton père. Allons, mon petit, sois plus raisonnable que Manette. Bah! bah! elle se consolera aussi! tout le monde se console avec le temps.