Je me rends aux volontés du père Bernard, et je dis tout bas à sa fille:—Manette, quand je gagnerai beaucoup d’argent, je t’achèterai aussi de belles robes, de beaux bonnets.—Je n’en veux pas, dit Manette, j’aime mieux rester comme je suis. Elle détourne les yeux et elle ne veut plus me regarder; elle dit que je suis affreux avec mes beaux habits. Le porteur d’eau m’embrasse et il emmène sa fille... Je veux l’embrasser, elle ne le veut pas... Il faut que son père le lui ordonne. Alors elle me tend ses joues mouillées de larmes en faisant une petite mine si touchante!... Puis, elle me dit encore tout bas à l’oreille:—Reviens avec nous!... Ah! si le père Bernard le voulait, je serais prêt à la suivre; mais il entraîne sa fille... De loin j’entends encore ses sanglots... cela me fait un mal! je regarde mes beaux habits avec colère; je suis presque tenté de les ôter: ils ont fait de la peine à Manette... Je ne me trouve plus bien avec. Je me sens une tristesse!... Est-ce donc là l’effet de l’opulence? et, en devenant riche, est-ce que l’on cesse d’être gai? Ah! si je savais cela, je voudrais rester commissionnaire.
Il y a plus d’une heure qu’ils sont partis, lorsque j’entends du bruit dans la pièce voisine; bientôt M. Dermilly ouvre la porte et fait entrer une dame en lui disant:—Venez, ma chère Caroline, et jouissez de sa surprise.
Cette dame est jeune; elle est belle, et sa mise est très-élégante. Elle donne une main à une petite fille qui peut avoir huit ans. Mais je ne la remarque pas d’abord, parce que les traits de cette dame captivent toute mon attention; je cherche où je l’ai déjà vue... pendant qu’elle dit à M. Dermilly:—Il est charmant! Quel bonheur de l’avoir trouvé! Quel bonheur, surtout, qu’il ne se soit pas adressé à M. le comte, qui ne m’en eût jamais parlé!
Quel souvenir me frappe!... Je cherche le portrait que je porte à mon cou... Je le regarde... Je reporte mes yeux sur cette dame... Oh! plus de doute, c’est elle, c’est l’original du médaillon. Je le détache aussitôt d’après le ruban, et le présente à cette dame en lui disant:—Voilà votre portrait, madame... Oh! c’est bien vous, je vous reconnais, et il y a bien longtemps que je vous cherche pour vous rendre cela.
—Oui, mon ami, oui, c’est à moi qu’appartient ce portrait, me dit la jeune dame en m’embrassant tendrement; ou plutôt c’est à ma fille, à mon Adolphine, qui doit l’existence à ton généreux père... La voilà, mon ami, celle que vous avez sauvée, et qui a passé une nuit dans votre chaumière, celle que j’aime plus que ma vie!... Ah! je veux réparer l’injustice de M. le comte. Je suis trop heureuse de faire quelque chose pour le fils de l’homme auquel je dois le bonheur d’embrasser encore ma fille!
Cette dame serre sa fille contre son cœur.—Quoi! ce serait cette petite dormeuse que j’ai portée dans mes bras avec tant de plaisir! En effet, je reconnais aussi ses traits. Mais quels changements quatre ans ont amenés! Elle est grande; elle a déjà une petite tournure élégante; ses yeux sont toujours aussi beaux, aussi doux, mais elle ne les fixe plus sur les étrangers avec cette hardiesse enfantine du premier âge; elle les baisse timidement et rougit quand on la regarde. Ses cheveux sont plus foncés, ses traits plus formés; ses manières ont perdu de leur vivacité; déjà la raison arrive et se mêle aux sensations de l’enfance.
Je reste immobile devant la petite fille, qui me sourit parce qu’elle voit sa mère me sourire.—Embrasse-la donc, André, me dit la jeune dame, tu ne la reconnais pas? Mais elle est toujours aussi bonne, aussi douce; elle t’aimera aussi, car mon Adolphine n’aura point un mauvais cœur.
Je m’approche de la jolie petite fille. Puis, je reste gauchement devant elle. Il me semble que je n’ose point l’embrasser. Je suis bien plus à mon aise avec Manette; et je l’embrasserais vingt fois par jour sans être honteux comme cela.
Enfin, la petite Adolphine m’a tendu sa joue, et je l’ai légèrement effleurée avec mes lèvres; puis je vais me retirer à l’autre bout de la chambre, comme si j’avais fait quelque chose de mal.—Que comptez-vous faire de cet enfant? dit la dame à M. Dermilly.—Le garder chez moi, en prendre soin, lui donner des maîtres, lui montrer ce que je sais s’il a du goût pour la peinture. Jamais je ne prendrai de compagne! Jamais l’hymen ne m’engagera! Cet enfant charmera mes ennuis; il deviendra mon fidèle compagnon. Avec lui je pourrai parler de vous!.... Maintenant je vous vois si rarement! Il vous connaît... il vous aimera, et, s’il ne comprend toutes mes peines, du moins sa présence en adoucira une partie.—Mon ami, je trouve quelques changements à faire à ce plan. Vous voulez garder cet enfant avec vous; mais vous êtes garçon, vous ne restez chez vous que pour travailler; vous aimez à voyager, à faire de fréquentes excursions dans les environs de Paris; André est encore trop jeune pour vous accompagner, ou, si vous l’emmeniez, il lui serait bien difficile de se livrer à l’étude; il est mille soins, mille détails dont vous ne pourriez vous occuper, et, seul avec votre vieille Thérèse, ce pauvre André ne s’amusera pas. Au lieu de cela, mon ami, laissez-moi me charger d’André; il demeurera près de moi, dans mon hôtel; il aura tous les maîtres d’Adolphine; je veillerai sur lui comme une mère, il viendra vous voir quand vous le voudrez... Et pour lui donner des leçons, vous pourrez venir tous les jours à l’hôtel... Allons, mon cher Dermilly, faites-moi encore ce sacrifice; et d’ailleurs, n’est-ce pas à moi à me charger du sort futur de cet enfant? Vous y consentez, n’est-ce pas?—Ah! chère Caroli... ah! madame, ne suis-je pas toujours soumis à vos moindres désirs?... Votre père nous a séparés; il a été sourd à nos prières, à nos vœux! Il vous a donnée à un autre! mais il n’a pu éteindre un sentiment qui ne finira qu’avec ma vie!...
La jeune dame ne répond point à Dermilly; mais elle soupire et le regarde d’une manière si tendre, si expressive, que ce silence doit être aussi éloquent que la parole.—Éloignons ces souvenirs, dit-elle enfin, et ne nous occupons que d’André. Mon ami, me dit-elle, voudrez-vous venir habiter avec moi?