Je regard cette dame avec surprise, mais je me sens déjà porté à l’aimer; ses traits sont si aimables, elle me témoigne tant de bonté! Et cette petite Adolphine... est-ce qu’on me laissera jouer avec elle? Je n’ose le demander; mais je regarde M. Dermilly, et je réponds en hésitant:—Je ferai ce que monsieur voudra... pourvu qu’on me laisse toujours voir le père Bernard.
—C’est celui chez qui il demeurait, dit M. Dermilly; un honnête Auvergnat, qui l’aime comme son fils.—Mon cher André, vous seriez bien coupable si vous oubliiez ce digne homme; ce n’est point près de moi que vous recevrez des leçons d’ingratitude. Prenez cette bourse, portez-la demain chez Bernard pour qu’il l’envoie à votre mère; qu’elle sache que ce n’est qu’une dette que j’acquitte, et que désormais elle soit tranquille sur votre sort. Dans deux jours, je viendrai vous chercher pour vous emmener avec moi.
La jeune dame me met la bourse dans la main, m’embrasse et s’éloigne avec sa fille, suivie de M. Dermilly. Je suis resté immobile: une bourse pleine d’or!... Tout cela pour ma mère!... Je ne sais si je veille!... Je fais sonner la bourse... Je compte les pièces, je les étale sur une table... il y a vingt pièces d’or! C’est une fortune! ma bonne mère ne travaillera plus du matin jusqu’au soir, petit Jacques mangera tant qu’il voudra... et Pierre!... le pauvre Pierre!... il n’y a donc que lui qui ne partagera pas notre bonheur; mais si je le retrouve, ah! que nous serons heureux!
Je voudrais aller sur-le-champ porter cet or chez le père Bernard; mais on dit que je ne puis pas encore sortir aujourd’hui. J’irai demain, et je dirai à Manette:—Tu vois bien que les beaux habits ne donnent point toujours du chagrin.
Le lendemain je m’éveille dès la pointe du jour; je m’habille, je veux aller chez le porteur d’eau. Thérèse n’entend pas que je sorte seul; je la supplie de me laisser aller et de ne point éveiller M. Dermilly: mais elle ne m’écoute pas; et bientôt son maître arrive; il conçoit mon impatience, et veut m’accompagner chez Bernard; il dit qu’il a à lui parler, j’ai bien peur qu’il ne m’empêche d’aller aussi vite que je voudrais. Mais en bas nous trouvons un cabriolet et il me fait monter dedans. Oh! comme je serais content d’aller en cabriolet si la bourse que je porte ne m’occupait pas entièrement!
Enfin nous sommes devant la demeure du porteur d’eau! Je monte rapidement les six étages, sans regarder si M. Dermilly me suit. Me voilà devant la porte, qui est entr’ouverte; je la pousse, j’entre brusquement. Manette me voit, elle fait un cri, lâche un poêlon plein de lait qu’elle tenait à la main, et saute à mon cou en s’écriant:—C’est lui, c’est lui, mon père! c’est André, il est revenu!...
Chère Manette!... comme elle m’aime!... et Bernard vient m’embrasser aussi. Je tire la bourse de ma poche, je la lui donne en lui disant:—C’est pour ma mère, c’est de l’or... C’est cette dame qui me l’a donné... vous savez bien la dame du portrait... Oh! qu’elle est bonne!... Envoyez ça tout de suite, père Bernard; oh! je vous en prie... et dites-lui qu’elle n’a plus besoin de travailler.
Bernard ouvre de grands yeux en regardant la bourse; il ne comprend pas d’où cela vient; il ne sait de quelle dame je veux lui parler; et Manette, sans s’embarrasser de la bourse, continue à sauter sur les débris du poêlon en répétant:—Il est revenu!... Il va rester avec nous!
Mais tout à coup M. Dermilly paraît; alors la scène change, car il s’empresse d’expliquer au père Bernard d’où me vient cette bourse, et Manette ne saute plus, parce qu’elle commence à deviner que je ne suis pas venu pour rester tout à fait.
Quand Manette apprend que je vais habiter l’hôtel de M. le comte de Francornard, elle s’écrie: