—Mon Dieu! mais on veut donc en faire un prince?

—Non, mon enfant, lui dit M. Dermilly, on veut qu’il vous aime toujours, et, si la fortune lui sourit, qu’il soit digne de ses faveurs.

Le père Bernard me promet d’envoyer, dès le jour même, l’argent à ma mère par quelqu’un qui se rend en Savoie. Je suis content, j’embrasse le bon porteur d’eau et sa fille, je jure de venir les voir souvent. M. Dermilly leur promet de veiller sur moi, et je m’éloigne de cette maison où se sont écoulées si rapidement les premières années de mon séjour à Paris.

Il est arrivé ce jour où je dois aller habiter un hôtel. Comment supporterai-je ce changement de situation, cette nouvelle manière de vivre? Mais on se fait à tout: je suis déjà habitué à ces beaux habits, que je porte depuis deux jours, et je ne me sens plus gêné dedans.

Cette dame vient avec sa fille; on me témoigne autant d’amitié, autant d’intérêt.—Tout est arrangé, dit-elle à M. Dermilly, je lui ai fait préparer une jolie petite chambre au-dessus de mon appartement; il sera près de moi, et je pourrai le voir tant que je voudrai.—Et M. le comte?—Qu’il dise ce qu’il voudra, vous savez que cela m’est fort indifférent, et que je n’en ferai pas moins ma volonté. N’est-il pas trop heureux maintenant que j’habite le même hôtel que lui pendant une partie de l’année!... Mais les soins qu’exige l’éducation de ma fille ne me permettent plus de voyager comme autrefois. Chère Adolphine! pour toi je puis supporter toutes les privations!... Je n’ai pas encore parlé d’André à M. le comte; je le lui présenterai ce matin. Il le regardera un moment, puis n’y pensera plus; vous savez bien que son cuisinier et son chien l’occupent entièrement. Allons, André, dites adieu à M. Dermilly, à Thérèse: nous allons partir. Adolphine, nous emmenons André, il va habiter avec nous, en seras-tu contente?

—Oui, maman, dit la petite fille, si tu l’aimes, je l’aimerai bien aussi.

Mes préparatifs sont bientôt faits: je veux prendra mes vieux habits, mais Thérèse se charge, de les faire porter chez le père Bernard. M. Dermilly m’a acheté un joli chapeau, que je mets sur ma tête en faisant un peu la grimace, parce que cela me serre plus que mon petit bonnet; mais il faut bien souffrir pour être à la mode.

J’embrasse M. Dermilly, et je descends avec madame la comtesse et sa fille. J’aperçois en bas une belle voiture et des laquais en livrée qui attendent ma protectrice: ils ouvrent la portière avec fracas, et s’empressent de lui présenter la main après avoir fait monter la petite Adolphine.

—Monte, André! me dit la jeune comtesse en me prenant le bras. J’étais incertain si c’était derrière ou dedans que je devais monter. Je me sens poussé, je monte: me voilà dans la voiture, qui part comme le vent. La belle dame m’accable de bontés, et la jolie Adolphine me dit en souriant:—N’est-ce pas, André, que c’est amusant d’être en voiture?

Je ne sais que répondre; je suis tout étourdi de me trouver là... Le bruit de la voiture, toutes ces maisons, que je vois fuir devant moi, m’ôtent presque la faculté de parler. Ma bienfaitrice sourit de mon étonnement, qui redouble lorsque je vois la voiture entrer dans une maison magnifique et s’arrêter dans une vaste cour.