On ouvre la portière; un valet me donne la main pour descendre... la main... à moi!... Je le remercie, et je lui ôte mon chapeau. Je jette les yeux autour de moi:—Voilà donc l’hôtel que je vais habiter! Quelle différence d’avec la maison du père Bernard! Mais ici serai-je aussi heureux que chez le porteur d’eau?...

CHAPITRE XIV
LE SECOND SERVICE.—LA FEMME DE CHAMBRE.

Ma protectrice monte avec sa fille un grand escalier; elle me fait signe de la suivre: j’avance mon chapeau à la main; nous entrons au premier dans un superbe appartement, nous traversons plusieurs pièces meublées avec magnificence, et ce n’est qu’en tremblant que je me décide à marcher sur les beaux tapis qui couvrent le parquet, tandis que la jeune Adolphine court dessus sans y faire attention. C’était fort joli chez M. Dermilly; mais ici c’est bien plus beau: de tous côtés des glaces, des pendules, des candélabres, des vases de fleurs, des lustres attachés aux boiseries, des globes d’albâtre pendus au plafond. Mon Dieu! si Manette voyait tout cela, c’est pour le coup qu’elle dirait que l’on veut faire de moi un seigneur!

Madame la comtesse s’est arrêtée dans une pièce charmante, où une jeune femme est venue lui prendre son châle et son chapeau. Comme on est poli dans ces beaux hôtels! on ne se parle qu’en s’inclinant.—Lucile, dit la mère d’Adolphine à la jeune femme qui est devant elle et semble attendre ses ordres, allez dire à M. le comte que je désire lui parler un moment.

Mademoiselle Lucile s’éloigne: c’est la femme de chambre de madame. La petite Adolphine est déjà occupée avec une superbe poupée; je reste debout dans le milieu de la chambre, tournant mon chapeau dans mes mains, et les yeux fixés sur le tapis.

La jeune dame me regarde en souriant:—Te plairas-tu ici, André? me dit-elle en me faisant signe de m’asseoir et en ayant la bonté d’ôter de mes mains ce chapeau dont je ne sais que faire.—Ah! madame, sans doute... Mais vous me laisserez toujours aller voir le père Bernard?—Oui, mon ami, je ne veux pas te priver de ta liberté! je sais trop qu’il n’y a point de richesses, point d’honneurs qui vaillent le plaisir de voir ceux que l’on aime... Ah! si l’on m’avait laissée maîtresse de mon sort, ce n’est point dans ce brillant hôtel que j’aurais cherché le bonheur!...

Ma protectrice soupire; je vois un nuage de tristesse obscurcir ses yeux: mais bientôt elle embrasse sa fille et me sourit de nouveau.—André, je te conduirai tout à l’heure dans la chambre qui t’est destinée; mais auparavant il faut que je te présente à M. le comte: cette entrevue passée, tu n’auras probablement que fort rarement l’occasion de le voir. Et pour tout ce que tu désireras ici, c’est toujours à moi ou à Lucile que tu devras t’adresser.

Je promets à madame de faire tout ce qu’elle me dira; mais je voudrais déjà que ma présentation fût terminée, car je crains que M. le comte ne me traite pas aussi bien que sa femme.

M. de Francornard était alors dans son cabinet tenant conseil avec son cuisinier et Champagne, qui, par ses talents, était devenu intendant. M. le comte avait du monde à dîner; il traitait des gens en place, des personnages importants; et pour lui ce n’était point une petite affaire que l’examen du menu et les ordres à donner pour que tout fût digne de ses convives.

Assis dans un vaste fauteuil, la tête couverte d’un bonnet de velours noir, les pieds posés sur un tabouret, d’une main M. le comte caressait un gros chien anglais couché à ses pieds; de l’autre il tenait la liste que venait lui présenter son chef de cuisine, et paraissait méditer profondément.