Devant lui, le gros cuisinier, au nez rouge, au teint animé, au ventre arrondi, se tenait debout le bonnet à la main; un peu plus loin était M. Champagne, qui, beaucoup moins respectueux, s’appuyait de temps à autre sur le fauteuil de son maître.
—Nous disons donc, monsieur le chef: turbot aux huîtres... hors-d’œuvre... six entrées... Nous avons arrêté ces entrées-là, n’est-il pas vrai?—Oui, monsieur le comte.—Il s’agit maintenant de passer au second service... Ah! ce n’est pas une petite affaire que de traiter des gens dont on peut avoir besoin!—Surtout quand on le fait avec le tact de monsieur le comte, dit Champagne en caressant César, qui fait mine de vouloir le mordre.
—Tu as bien raison, Champagne. Prenons une prise de tabac... cela fait du bien quand on a la tête si occupée... C’est que je ne commande pas un plat sans y mettre de l’intention.—Monsieur le comte en met dans tout.—Par exemple, j’ai à dîner un baron allemand, un préfet, un banquier, un gentleman fort riche, un poëte en faveur, et un officier supérieur en activité, il me faut des mets analogues à mes convives; entendez-vous, monsieur le chef, pas la moindre négligence... je ne la pardonnerais pas!—Monsieur le comte sera satisfait.
—Voyons un peu ce que vous m’offrez pour plat du milieu... Allons, César, allons... taisez-vous... Sultane à la Chantilly... Diable! est-ce assez distingué, ceci?... qu’en penses-tu, Champagne?—Oh!... monsieur le comte, c’est quelque chose de fort présentable: une sultane! peste!... on ne servirait pas mieux au Grand Turc.—Va donc pour la sultane... Taisez-vous, César! Une poularde aux truffes: nous mettrons M. le préfet vis-à-vis... Hein! qu’en dis-tu, Champagne?—Très-judicieusement pensé, monsieur le comte; le fumet des truffes dispose à la bienveillance.—J’ai justement une demande à lui faire... J’attendrai pour cela le second service. Voyons... Deux canards sauvages: je me mettrai en face, parce que deux canards sauvages, cela annonce un chasseur... et tu sais, Champagne, que j’ai blessé trois fois un chevreuil?—C’est vrai, monsieur le comte; et vous auriez certainement fini par le tuer, s’il ne s’était pas avisé de mourir de vieillesse.—Poursuivons. Des navets glacés... nous mettrons cela devant le poëte, pour lui échauffer l’imagination; on dit qu’il travaille dans le genre romantique, et il me semble que des navets glacés, cela doit prêter à quelque chose de vaporeux, de mystérieux... Hein! Champagne?—Comment donc, monsieur, mais c’est une allégorie charmante!... Si j’étais poëte, je voudrais faire cinquante vers sur des navets... c’est un sujet délicieux.—Allons, c’est arrêté; vous entendez, monsieur le chef, des navets glacés dans le genre romantique... Avez-vous dans votre cuisine quelque marmiton un peu adroit dans ce genre-là?—Monsieur le comte, j’ai deux marmitons de Paris et un de Nogent; mais je n’en ai point de romantique.—Alors, vous les glacerez vous-même... Silence, César! ce drôle-là veut toujours me couper la parole. Un plumpudding!... oh! cela, devant le gentleman, cela va sans dire... Surtout faites-le bien gros, monsieur le chef; car au dernier dîner, où j’avais un milord, on lui a présenté le plat pour en servir, et il l’a mis devant lui sans en offrir à personne: il faut tâcher que ces choses-là n’arrivent plus.—Je le ferai double, monsieur le comte.—Faites-le triple, afin que je sois tranquille. Des choux-fleurs à la sauce... Nous les placerons auprès de mon baron; les Allemands aiment la choucroute, donc ils doivent aimer les choux-fleurs... hein, Champagne! est-ce raisonner, ceci?—Monsieur le comte tire des conséquences d’une justesse!... Il faut être profond diplomate pour avoir de ces idées-là.—Oui, Champagne, cela est très-nécessaire pour ordonner un dîner; il me faut encore deux plats... Des cardons à la moelle... ceci devant le militaire: la moelle, allégorie du nerf, de la vigueur, du courage: cela convient aux guerriers... n’est-ce pas, Champagne?—Parfaitement, monsieur le comte; car, pour se battre, il faut avoir de la moelle dans les os, le mets est donc placé avec discernement.—Reste mon banquier: c’est un jeune homme, un peu petit-maître, qui joue beaucoup à l’écarté: placez devant lui des éperlans, et séparez-les de trois en trois afin qu’ils lui annoncent la vole et le roi.—Oh! pour le coup, monsieur le comte, voilà une idée de génie! et je me donne au diable si j’aurais jamais trouvé cela.
Dans ce moment, mademoiselle Lucile ouvre la porte du cabinet de M. Francornard pour remplir le message dont l’a chargée sa maîtresse.
Qui vient là? s’écrie monsieur le comte en colère pendant que César mêle ses aboiements à la voix de son maître. J’ai défendu que l’on vînt me déranger... J’ai dit que je n’y étais pour personne... Pourquoi La Fleur laisse-t-il pénétrer jusqu’à moi?
—Monsieur, c’est mademoiselle Lucile, dit Champagne d’un ton gracieux et en souriant à la jeune femme de chambre, qui entre dans le cabinet sans paraître faire attention à la colère de M. le comte.
—Mademoiselle Lucile, dit d’un ton plus doux M. de Francornard en levant la tête pour regarder la jeune fille, à laquelle il fait une grimace qu’il croit ressembler à un sourire... Allons, silence! César... Taisez-vous... et sautez pour Lucile... Sautez, drôle, et plus haut encore!
César, après beaucoup de façons, se lance enfin par-dessus la canne que son maître tient en l’air; puis, après avoir fait son tour, va sauter sur le ventre du cuisinier, qui a beaucoup de peine à garantir son nez des dents de César: ce qui divertit longtemps M. le comte. Mais mademoiselle Lucile, peu sensible à la galanterie du maître, fait signe à Champagne, qui représente à M. le comte que sans doute la femme de chambre n’est pas venue seulement pour voir les gentillesses de César.
—Et moi qui ai encore mon dessert à ordonner! s’écrie M. de Francornard. Voyons, Lucile, qui vous amène? Parlez, je suis en affaire, je n’ai pas un instant à moi.—Monsieur, je viens de la part de madame, qui désire vous parler un moment.—Madame la comtesse veut me voir! dit M. de Francornard en ouvrant son œil avec les signes du plus grand étonnement. Je vais me rendre chez elle... J’y serai dans un moment, mademoiselle.