Lucile s’éloigne, M. le comte dit au chef d’aller attendre qu’il le fasse appeler, pour s’occuper du troisième service, puis il sonne un valet de chambre pour se faire habiller; et, pendant qu’on fait sa toilette, il s’entretient avec Champagne, son confident habituel.

—Que penses-tu de cela, Champagne? madame la comtesse qui me fait prier de passer chez elle!—C’est que probablement madame a quelque chose à dire à Monsieur.—Je le présume aussi; mais depuis neuf ans que nous sommes mariés, voilà la première fois que ma femme a quelque chose à me dire.—Il y a commencement à tout, monsieur.—Oui, mais j’aurais bien voulu que ce commencement n’arrivât pas si tard!... car enfin, tu sais, Champagne, le désir que j’avais d’avoir un héritier de mon nom!...—Est-ce que monsieur le comte n’a pas toujours ce désir-là?—Si fait; oh! pour le désir... je l’ai toujours... Tu sais que, pendant les premières années de mon hymen, madame la comtesse voyageait sans cesse, et que nous nous rencontrions fort peu.—Je m’en souviens parfaitement, monsieur, ainsi que du voyage que nous fîmes en Savoie, où nous manquâmes d’être engloutis dans un précipice avec mademoiselle votre fille... Par Dieu! j’ai eu assez peur!...—Oui, et tu as fait la gaucherie de conter cela à tout le monde en arrivant ici, si bien que madame la comtesse l’a su, elle était déjà fort irritée contre moi de ce que je lui avais enlevé sa fille... ce fut bien pis quand elle apprit que nous avions manqué de périr.—Cependant, depuis ce temps, madame voyage beaucoup moins...—C’est vrai, nous habitons souvent le même hôtel, mais je ne la rencontre pas plus pour cela. Impossible, mon ami, d’avoir un tête-à-tête avec ma femme!... Quand je lui parle d’un héritier de mon nom, quand je lui demande un moment de conversation, sais-tu ce qu’elle me dit, Champagne?—Non, monsieur.—Eh bien! mon garçon, elle me dit que cela n’est pas possible.—En vérité, monsieur?—Oui, Champagne, elle me dit cela... avec beaucoup de grâces et de douceur, j’en conviens; mais elle a une fermeté de caractère bien piquante pour un mari. Quand je donne un grand dîner, il est fort rare qu’elle veuille y présider.—Heureusement, monsieur le comte sait en faire les honneurs pour deux.—Oui, mais une femme, cela fait bien devant un beau couvert, surtout lorsqu’elle est aussi jolie que madame la comtesse... Car elle est fort bien, ma femme...—Madame est charmante, monsieur.—Et quand on a quelque chose à demander... quand on traite de grands personnages... quand on fait quelques opérations de finances, une jolie femme est fort nécessaire à table.—Madame sera-t-elle au dîner d’aujourd’hui?—Elle me l’a refusé hier; c’était cependant fort intéressant pour moi; je veux faire une opération avec le banquier; j’ai des biens dans le département du préfet; le poëte m’a promis de parler de moi dans un petit pot-pourri; l’Anglais veut acheter des chevaux, j’en ai à vendre; enfin, chacun de mes convives est bon à quelque chose, ou peut le devenir, tu sais bien que je n’invite personne sans motif.—Oh! je connais la finesse de monsieur.—Eh bien! madame refuse de se trouver à ce dîner. Cependant, puisqu’elle me fait demander, ce ne peut être sans motif; nous allons savoir ce dont il s’agit...—Monsieur est coiffé.—Suis-je bien, Champagne?—Parfaitement, monsieur.—Ma queue est bien peu serrée, il me semble.—Cela n’en a que plus de grâce, monsieur; elle se balance sur vos épaules comme un petit serpent à sonnettes.—Et la rosette?—Délicieuse, la rosette! Elle fait exactement le papillon.—Je vois que je puis me présenter... Emmènerai-je César?—Monsieur sait bien que madame n’aime pas les bêtes.—Je le sais très-bien, mais César fait maintenant des choses superbes; son éducation est achevée, et je veux que madame en juge. Allons, César, suivez votre maître.

M. le comte se dirige vers l’appartement de madame, où je suis encore, regardant l’aimable Adolphine, qui me montre ses bijoux. Les aboiements de César nous annoncent l’arrivée de son maître. En effet, M. de Francornard se présente suivi de son chien, qui, pour son entrée, court sur la poupée de sa jeune maîtresse, la prend dans sa gueule et va se fourrer sous une table à thé.

M. le comte salue sa femme avec respect, et va commencer un compliment, lorsqu’Adolphine jette les hauts cris:—Maman!... ma poupée!... ma poupée!... ce vilain chien l’emporte... il va la manger...—Comment, monsieur, vous amenez votre chien chez moi... lorsque vous savez que ma fille en a peur!—Madame, je voulais... Ici, César!... Madame, je comptais... César, lâchez cela... lâchez donc, drôle!... C’est égal, je vous réponds qu’il ne la mangera pas.—Mais, monsieur, faites-lui donc rendre cette poupée... Vit-on jamais chose pareille!... vous faites pleurer cette enfant!...—César, allons, coquin!... que l’on obéisse!

Le chien ne paraît pas vouloir écouter son maître; il a mis la poupée sous ses deux pattes de devant, et, toujours retranché sous la table, il lève vers nous son museau et semble nous défier d’approcher. Témoin du chagrin d’Adolphine, je veux lui rendre cet objet, que César menace de mettre en pièces, je m’élance vers la table... Effrayé de ce brusque mouvement, le chien fait un saut par-dessus et entraîne avec lui un charmant cabaret, dont les tasses roulent sur le tapis. Mais j’ai repris la poupée, je la rends à la petite fille; et le chien va, en grognant, se placer sous la chaise où son maître vient de s’asseoir.

—Il faut avouer, monsieur, que vous me procurez des scènes fort agréables, dit la jeune comtesse en prenant sa fille sur ses genoux, tandis que M. de Francornard, un peu troublé par le dégât que son cher César vient de commettre, balbutie en se caressant les jambes:—Madame... sans ce petit garçon, César n’aurait point sauté sur les tasses...—C’est assez, monsieur, laissons ce sujet. C’est cet enfant que j’ai voulu vous présenter. Le reconnaissez-vous, monsieur?—Moi! madame, est-ce que je fais société avec des enfants?—Il n’est point question de société, monsieur; je vous demande si vous vous rappelez avoir vu dernièrement celui-ci?—Non, madame.—C’est lui que vous avez renversé avec votre cabriolet, et blessé assez grièvement.—C’est ce petit garçon?... Non, madame, car je n’ai renversé qu’un petit Savoyard qui m’obsédait et ne voulait pas se ranger.—Cet enfant est ce même Savoyard, il ne vous obsédait que pour vous remettre ce médaillon que vous voyez au cou d’Adolphine, et qu’elle avait perdu en Savoie, dans la chaumière de ce pauvre homme qui vous sauva la vie il y a quatre ans...—En vérité!... Taisez-vous, César.—Et depuis que ce pauvre petit est à Paris il vous a constamment cherché pour vous remettre ce bijou: c’était pour vous le rendre qu’il vous parlait sur le boulevard; vous l’avez bien payé de sa fidélité...—Madame, pouvais-je deviner cela? Il fallait qu’il vînt à moi avec le portrait à la main; alors j’aurais vu que... Mais certainement je ne serai pas moins généreux pour cela... J’ai justement sur moi une pièce de quinze sous... et...—Fi, monsieur!... vous traiteriez le fils comme vous avez récompensé le père; mais c’est moi qui me charge d’acquitter votre dette. Désormais cet enfant habitera cet hôtel ou me suivra lorsque j’irai à la campagne; je l’attache à ma personne.—Ah! j’entends... vous en faites un petit jockey.—Non, monsieur, non, André ne sera point domestique; ce n’est point ainsi que je veux qu’il soit regardé en ces lieux.—Il me semble pourtant qu’un Savoyard...—Est un homme comme un autre, et souvent, par sa probité, sa délicatesse, au-dessus de ceux qui se croient plus que lui.—Madame, c’est fort bien, mais la probité et la délicatesse n’empêchent point de ramoner les cheminées, et je ne vois pas trop ce que vous voulez faire de... Silence, César!—J’en ferai ce qu’il me plaira, monsieur. André sera plus tard mon secrétaire; mais je n’entends pas qu’on regarde comme un domestique le fils de l’homme auquel je dois l’existence d’Adolphine. C’est pour vous prévenir de cela, monsieur, que je vous ai fait mander...—Mais, madame...—Point de mais, monsieur; je me flatte que mes désirs seront respectés par vous. En revanche de l’intérêt que vous témoignerez à cet enfant, je veux bien quelquefois assister à vos dîners de cérémonie.—Quoi! madame, vous daignerez... Et celui d’aujourd’hui?—J’y serai, monsieur...—Ah! madame, combien je suis charmé... César, sautez pour madame la comtesse!...—Eh! non, monsieur, c’est inutile... Ne le faites donc pas bouger...—Voulez-vous qu’il saute pour André, madame?—Non, non, qu’il ne saute pour personne... Vous allez encore lui faire mettre tout en désordre!...—C’est qu’il fait maintenant des choses charmantes!—Je m’en suis aperçue tout à l’heure.—Je vais donner mes ordres pour le troisième service, madame, et j’espère que vous serez satisfaite de ce que j’aurai fait.—Pour tous ces détails je connais votre talent, monsieur le comte.

Jamais la belle Caroline n’avait dit à son époux quelque chose d’aussi agréable. Celui-ci ne se sent pas d’aise; mais en voulant s’avancer pour baiser la main de sa femme, il prend la queue de César sous le pied de sa chaise, et les aboiements du chien font de nouveau peur à Adolphine. M. de Francornard se lève et va s’éloigner, lorsqu’une réflexion le ramène près de sa femme, qu’il aborde d’un air fort tendre, tandis que madame en prend un plus sévère.

—Vous voyez, madame, que je souscris à tout ce qui peut vous être agréable. De votre côté... ne ferez-vous pas aussi quelques efforts pour...—Je vous ai dit, monsieur, que je serai à votre dîner, que voulez-vous de plus?...—Oui, c’est extrêmement aimable, sans doute, mais ce n’est pas à table... que nous causerons... de cet héritier... dont depuis longtemps...—Ah! monsieur, de quoi venez-vous me parler?—Mais, d’une chose fort intéressante... à ce que je crois...—Taisez-vous, monsieur, je vous en prie... Devant ces enfants... se permettre...—Madame, il me semble que je ne dis rien qui puisse alarmer l’innocence... et mon amour... A bas, César, à bas!... Ma tendresse...—Encore! Ah! monsieur, si vous ajoutez un mot, ne comptez pas sur moi à votre dîner.—Allons, madame, cela restera donc encore en suspens... mais je me flatte que bientôt...—Et votre troisième service, monsieur?—Ah! vous avez raison. L’heure se passe, et j’ai encore tant d’affaires!... A tantôt, madame... Suivez-moi, César!

M. le comte fait un profond salut à sa femme et sort suivi de César, qui, pour gagner la porte, a trouvé moyen de passer sur tous les meubles de l’appartement.

Dès que son époux s’est éloigné, ma protectrice me fait signe de la suivre. Nous montons par un escalier qui communique à la cour et à une pièce de son appartement; elle me fait entrer dans une jolie chambre meublée avec goût, en m’annonçant que c’est la mienne. Là, je suis éloigné des domestiques. Mademoiselle Lucile seule à sa chambre en face de la mienne; je pourrai donc être tranquille pour travailler, et venir chez madame la comtesse dès qu’elle me fera demander. Mademoiselle Lucile, promet à madame de veiller sur moi; la jeune femme de chambre paraît fort empressée d’être agréable à sa maîtresse. Je ne dînerai point à l’office; Lucile se charge de me faire apporter mon dîner dans ma chambre. C’est une bonne fille que cette demoiselle Lucile; elle dit à madame que je suis bien gentil, et que c’eût été dommage de me laisser ramoner. Madame lui sourit et lui donne un petit coup sur la joue, puis on me laisse prendre possession de mon nouveau domicile; et madame me dit en me quittant:—Dès demain, André, je t’enverrai les maîtres qui te sont nécessaires; c’est en travaillant bien que tu te montreras digne de ce que je veux faire pour toi.