J’ai fini, et je demande à mademoiselle Lucile si M. Dermilly viendra me voir à l’hôtel, si je pourrai sortir et rentrer quand je voudrai.

—Sans doute, si madame le permet; excepté le soir, cependant, car, à votre âge, petit André, on ne doit pas sortir seul.

—Oh! je ne me perdrai pas!... je connais bien Paris. D’ailleurs, je n’irai que chez le père Bernard et M. Dermilly.

—Oh! pour celui-ci, vous le verrez à l’hôtel: il a presque toujours à peindre pour madame. Elle a déjà fait faire son portrait et celui de sa fille de toutes les grandeurs. M. Dermilly donne par amitié des leçons de dessin à mademoiselle Adolphine, qui l’appelle son bon ami. Autrefois il venait plus souvent... Mais il y a de si méchantes langues!... Madame se sera peut-être aperçue que cela faisait jaser... Et madame tient à sa réputation... Quand on a une fille qui grandit... Malgré cela, M. Dermilly vient encore assez souvent à l’hôtel. Cependant, je crois qu’il est un peu brouillé avec M. le comte parce qu’il a refusé de lui faire le portrait de son chien, de ce vilain César, qui est si méchant!... A propos! moi qui oubliais de lui donner son dîner que je lui apporte. Ici, on ne dîne qu’à six heures; mais madame a pensé que vous deviez avoir faim, et je me suis chargée de tout... Tenez, mangez, petit.

Mademoiselle Lucile a garni une table de tout plein de bonnes choses.—Comment! c’est pour moi tout cela? lui dis-je.—Sans doute.—Mais il y en a beaucoup trop.—Eh non, non! Oh! j’aurai bien soin de vous. Après madame, je suis presque la maîtresse dans cet hôtel. Dès que je demande quelque chose, c’est à qui s’empressera de m’obéir. Le cuisinier se mettrait en quatre pour moi; le sommelier ne me regarde qu’en soupirant; tous les laquais sont mes serviteurs; M. Champagne me fait la cour; il n’y a pas jusqu’à M. le comte qui ne fasse sauter son chien pour moi en faisant avec son œil une grimace si drôle! Ah! le vieux fou!

Pendant que mademoiselle Lucile bavarde, je me bourre des friandises dont elle a chargé ma table; tout cela est délicieux, et je ne puis m’empêcher de répéter souvent:—Ah! si Pierre était avec moi, comme il se régalerait!

—Il a bon cœur, ce petit André, dit mademoiselle Lucile en me donnant une légère tape sur la joue... C’est bien, cela: nous en ferons quelque chose... Ah! mon Dieu! et moi qui oublie que madame m’attend pour s’habiller... Cela l’ennuie de paraître à ce dîner, mais elle l’a promis. C’est pourtant bien amusant d’être à table la reine du repas; car tous les hommes lui rendent hommage: c’est à qui fera l’aimable, le galant!... Ah! Dieu! que j’aimerais cela, moi!... Et madame n’y prend pas garde: elle soupire après le moment où elle sera seule avec sa fille. Moi, je regarde tout le monde à table à travers un œil-de-bœuf; j’examine les figures, je ris des mines de l’un, des singeries de l’autre... Oh! c’est amusant; mais madame m’attend... Adieu, André...—Est-ce que je ne puis pas aller jouer avec mademoiselle Adolphine?—Oh! elle va dîner avec sa mère; est-ce que madame s’en sépare jamais!... Regardez à votre fenêtre, vous verrez arriver tout le monde, vous verrez des figures bien originales: cela vous amusera. C’est dommage qu’il ne vienne pas de dames: on verrait des toilettes; mais comme madame ne veut aller dans aucune société, alors les dames ne viennent pas chez elle. Les hommes, c’est différent, ça vient toujours, ce n’est plus la même cérémonie!... Ah! mon Dieu, madame m’attend!

Lucile va s’en aller, je l’arrête pour la prier de me lire ce qu’il y a sur le papier attaché après la jolie bourse.

—Vous ne savez donc pas lire, André?

—Non mademoiselle...