CHAPITRE XV
ESPIÈGLERIES DE M. ROSSIGNOL.

Quand je m’éveille, le plus profond silence règne encore dans l’hôtel; cependant il fait grand jour. Je me lève, je regarde à ma fenêtre, je n’aperçois personne... Tout paraît calme, tranquille dans la maison. J’ai bien envie d’aller chez Bernard; je ne les ai pas vus hier; je suis sûr que Manette est fâchée contre moi; madame m’a dit que j’étais libre d’aller voir mes bons amis: je n’y tiens plus, je veux courir chez le porteur d’eau.

Je sors de ma chambre, je descends un étage, puis un second, et me voilà dans la cour. Je ne rencontre personne, je n’aperçois pas un seul domestique. Comme on dort tard dans cette maison! Mais la porte cochère est fermée, et le portier est encore barricadé chez lui. Ah! mon Dieu! comment vais-je faire?... Je voudrais cependant bien sortir!... Je me promène de long en large dans cette grande cour; je regarde aux fenêtres... pas une ne s’ouvre; je tousse légèrement en passant contre la demeure du portier; puis je me hasarde à frapper un petit coup au carreau, puis un second... mais on ne me répond pas.

Il faut donc retourner dans ma chambre!... Je trouve cet hôtel bien triste, car il me semble que je suis privé de ma liberté. Ces gens-là sont capables de dormir encore deux ou trois heures! et pendant ce temps-là je serais si heureux près de ma sœur! Mais il faut renoncer à la voir maintenant. Je remonte mon escalier; arrivé sur mon carré, je m’arrête devant une porte qui fait face à la mienne..... Je me rappelle que madame m’a dit que mademoiselle Lucile logeait là.

La jeune femme de chambre est si bonne pour moi, qu’il me vient à l’idée de m’adresser à elle pour avoir les moyens de sortir. Je me rappelle qu’elle m’a dit qu’après madame elle était la maîtresse de la maison. On est plus courageux près d’une jolie femme; elles ont quelque chose de si aimable, de si séduisant, cela vous entraîne!... Probablement que j’éprouve déjà cette douce influence, car je frappe sans hésiter à la porte de mademoiselle Lucile.

Les jeune filles ont le sommeil léger. Bientôt j’entends que l’on approche; puis on demande:—Qui est-ce qui frappe?—C’est moi, mademoiselle... c’est André...—Comment! déjà levé, André?... Mais tu es fou d’être si matinal: il n’est pas six heures; on ne se lève qu’à huit dans cette maison, et les maîtres qu’à neuf. Que veux-tu donc faire de si bonne heure?—Ah! mademoiselle je voudrais bien aller chez le père Bernard; il y a longtemps que Manette et lui sont levés...—Eh bien! qui t’en empêche?—Mademoiselle, c’est que la porte cochère est fermée, le portier dort; j’ai pourtant frappé deux fois à son carreau. Je ne sais comment faire... Ah! que vous seriez bonne de me faire ouvrir!...—Mon Dieu! quand ces enfants veulent quelque chose... Je dormais si bien... Allons, attendez!... je ne puis pas vous ouvrir en chemise.—J’attendrai, mademoiselle.

Lucile est vive: au bout de deux minutes elle ouvre sa porte, elle a passé un petit jupon, une camisole garnie, et mis sur sa tête un joli fichu de soie. Quoique je n’aie que onze ans et demi, la vue de la jeune femme de chambre dans ce simple négligé, qui la rend plus piquante, me trouble et me fait rougir sans que je sache pourquoi. Mademoiselle Lucile n’a que dix-huit ans; elle est bien faite, elle a des formes un peu prononcées; mais sa jambe est fine et son pied mignon; ses yeux sont vifs et malins, son nez est retroussé, sa bouche fraîche: ce n’est point une beauté, mais c’est un joli minois de fantaisie, capable d’en faire naître beaucoup: enfin elle a de ces tournures de grisette qui font envie à beaucoup de grandes dames et qui détournent maints honnêtes gens de leur chemin.

Je reste tout honteux et les yeux baissés devant mademoiselle Lucile. Elle sourit de mon air gauche et embarrassé, je crois qu’elle en devine la cause; puis elle passe lestement devant moi et descend légèrement l’escalier en me disant:—Eh bien! venez donc, petit André; à quoi pense-t-il là?

Je ne pensais pas, j’étais bien aise sans savoir de quoi. Sa voix me tire de cette espèce d’engourdissement, je la suis. Arrivés près de la loge du portier, elle me montre un cordon:—C’est cela qu’il faut tirer, me dit-elle, quand on veut qu’il nous ouvre la porte. En effet, elle a tiré cette sonnette qui répond chez le portier, et au bout d’un moment la porte cochère s’ouvre. Ah! que je suis content de me voir dans la rue.—Ne soyez pas trop longtemps! me crie Lucile. Je ne l’écoute pas... Je suis déjà loin.

En fort peu de temps, j’arrive chez Bernard; le bon Auvergnat tâchait de consoler sa fille, qui, ne m’ayant pas vu la veille, pensait déjà qu’elle ne me reverrait plus. Ma présence ramène la joie dans leur demeure; je leur conte tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait depuis la veille.—Sois bien sage, bien obéissant, me dit le porteur d’eau; sois digne des bontés de cette grande dame, et puisque te voilà dans le chemin de la fortune, suis le filet de l’eau, mon garçon, il n’y a plus qu’à se laisser aller.