Le père Bernard va à son ouvrage; mais je puis rester jusqu’à neuf heures avec Manette. Que ce temps nous paraît court! Ma pauvre sœur est si contente d’être avec moi!—Si tu deviens un gros monsieur, me dit-elle, tu ne nous oublieras pas, André? et tu nous aimeras toujours?
Je promets à Manette de venir la voir tous les matins; cette assurance lui rend un peu de gaieté, et je la laisse moins triste. Il me semble que je dois aussi aller chez celui qui s’est montré si bon pour moi, et je me rends chez M. Dermilly.
—Je t’attendais, me dit-il. Viens me voir les jours où je n’irai point à l’hôtel. Je lui parle de ma protectrice, de ses bontés pour moi; il paraît prendre beaucoup de plaisir à m’entendre parler de madame; c’est bien naturel, elle est si bonne!
De retour à l’hôtel, je m’aperçois que les domestiques me regardent du coin de l’œil; puis je les entends chuchoter entre eux:—C’est le protégé de madame. Et ils me saluent très-humblement; ils paraissent surpris de ce que je leur rends leurs politesses; est-ce qu’on ne rend pas les saluts quand on est bien mis?
Madame me fait demander; je lui conte tout ce que j’ai fait. Quand je viens à parler de ma visite chez M. Dermilly, elle me fait répéter tout ce qu’il m’a dit, puis m’engage à aller le voir souvent. Je veux remercier madame pour la bourse dont elle m’a fait présent.—Fais-en bon usage, André, me dit-elle, et tous les mois tu en recevras autant.
On me règle l’emploi de ma journée: jusqu’à quatre heures, je dois travailler dans ma chambre, où mes maîtres se rendront; puis je descendrai chez madame jusqu’à l’heure du dîner; et le soir, j’y retournerai encore jouer avec mademoiselle Adolphine, à moins que madame ne sorte ou n’ait du monde.
Les premiers jours qui suivent ce changement d’existence me semblent bien longs, bien monotones; ce travail sédentaire est si nouveau pour moi! Mais bientôt le désir de mériter les bontés de ma bienfaitrice me fait surmonter les dégoûts de mes premières études; je veux, à force d’application, lui prouver que je suis digne de ses bienfaits. Au bout de quelque temps je trouve dans ce que l’on m’apprend des jouissances nouvelles; mon esprit s’ouvre à d’autres lumières: mon jugement se forme, mes idées semblent s’agrandir; je commence à éprouver les doux fruits du travail: plus j’étudie, plus je sens le prix de l’éducation.
Madame la comtesse est si bonne, elle voit mes progrès avec tant de plaisir, que cela redouble mon désir de bien faire. M. Dermilly m’encourage aussi; il prétend que je fais ce que je veux. Et la petite Adolphine, en causant avec moi, n’entend plus dans mon langage ces fautes grossières que je devais faire autrefois, et dont cependant je ne l’ai jamais vue se moquer. Aussi bonne que sa mère; au récit de l’infortune d’un malheureux; ses yeux se remplissent de larmes; elle ne se console point qu’on ne lui ait promis de le secourir. Elle me nomme son petit André. Quand elle n’a pas bien fait quelque chose, on lui dit:
—André ne descendra pas jouer avec toi, et aussitôt l’aimable enfant s’efforce de contenter ses maîtres.
Presque tous les matins je me rends chez le père Bernard. Si l’éducation change mes manières et mon langage, je sens bien que mon cœur ne changera pas. Mes bons amis me sont toujours aussi chers. Manette me dit en soupirant:—On fait de toi un beau monsieur... Quand tu auras beaucoup d’esprit, tu nous trouveras bien bêtes!... J’embrasse ma sœur, et je tâche de lui faire comprendre que l’esprit et la sensibilité sont deux choses que la fortune ne peut ni ôter ni donner.